68 JEUDI 30 JUILLET 2026
FINANCES NEWS HEBDO
turée en écosystèmes, automobile, aéro- nautique, engrais, agro-industrie, textile de nouvelle génération, adossée à des plate- formes intégrées (Tanger, Kénitra, Nouaceur, Jorf Lasfar). Cette industrialisation a permis d'intégrer le pays dans les chaînes de valeur globales, de stabiliser une partie de l'emploi industriel et de développer des compétences locales en ingénierie, maintenance, logistique et management de production. La dimension énergétique présente la trajec- toire la plus significative du point de vue de la souveraineté. La dépendance énergétique du pays a reculé d'environ 98% en 2008 à près de 87,5% en 2024, grâce au déploiement massif des énergies renouvelables, complexe solaire Noor de Ouarzazate, parcs éoliens de Tarfaya et Boujdour, capacités renouvelables dépassant 40% du mix électrique installé en trajectoire vers l'objectif de 52% en 2030, et à une stratégie anticipative sur l'hydrogène vert. Ce mouvement ne supprime pas la dépendance, mais il en change la nature. Il substitue aux importations fossiles des capa- cités nationales, réduisant la vulnérabilité aux chocs de prix internationaux. La dimension institutionnelle et macro-finan- cière, enfin : une inflation historiquement maîtrisée, une Banque centrale crédible engagée dans la flexibilisation graduelle du régime de change, des réserves assurant plusieurs mois d'importations, et une signa- ture souveraine consacrée par le relèvement de la notation du Royaume dans la catégorie Investment grade par S&P Global Ratings en 2025. À ces quatre dimensions s'ajoute une méthode : celle des politiques sectorielles contractualisées, Plan émergence puis Plan d'accélération industrielle, Plan Maroc Vert puis Génération Green, visions touristiques successives, stratégie Digital Morocco 2030, articulant État stratège, capital national et investisseurs internationaux. Enfin, l'expan- sion des champions nationaux en Afrique subsaharienne (banques, assurances, télé- communications, OCP) a doté le Royaume d'une profondeur stratégique continentale qui est en soi un attribut de souveraineté : le Maroc n'est plus seulement récepteur d'investissements, il est devenu exportateur de capitaux et de savoir-faire. F. N. H. : Comment qualifiriez-vous la transformation de l’économie maro- caine ? M. H. : La qualification la plus rigoureuse de l'évolution économique marocaine est celle d'une transformation structurelle sous contrainte d'ouverture : le pays ne s'est pas replié, il a réajusté sa spécialisation mondiale
vers des segments où il dispose d'avan- tages comparatifs dynamiques (géographie, stabilité, ressources naturelles, proximité des marchés européens), en s'efforçant de convertir ces avantages en capacités locales durables. En un quart de siècle, le pro- fil exportateur s'est métamorphosé : aux exportations traditionnelles de produits pri- maires et de textile de sous-traitance se sont substitués des ensembles industriels com- plexes. L'automobile constitue depuis plu- sieurs années le premier poste d'exportation du Royaume, près de 15 milliards d'euros en 2024, devant les phosphates et déri- vés, l'agroalimentaire et une aéronautique en croissance rapide (+14,9% en 2024). Le taux d'intégration locale de la filière automobile, supérieur à 60%, atteste qu'il ne s'agit plus d'assemblage périphérique mais d'un éco- système productif dense, stratégie de clus- ters et de zones franches intégrées illustrant une politique de montée en gamme plutôt qu'une simple substitution de secteurs. La même logique s'observe dans le tourisme: le dépassement du seuil de 17 millions d'arri- vées en 2025, record continental, s'accom- pagne d'un repositionnement délibéré visant à réduire la dépendance au volume et à la saisonnalité (tourisme culturel et patrimonial, segment MICE et haut de gamme, tourisme intérieur, événementiel sportif de rang mon- dial), dont la co-organisation de la Coupe du monde 2030 constitue l'horizon structurant. Cette requalification répond à un double objectif de souveraineté : mieux maîtriser les flux et leurs retombées territoriales, et réduire la vulnérabilité aux crises globales du secteur. Il convient toutefois de qualifier cette évolu- tion avec la prudence scientifique requise : la transformation est réelle mais inachevée. La part de l'industrie manufacturière dans le PIB progresse lentement, l'emploi industriel ne croît pas au rythme des exportations, et l'économie demeure duale, un secteur expor- tateur moderne et intégré coexistant avec un vaste secteur informel à faible productivité. L'économie du développement enseigne que c'est la diffusion de la productivité, davan- tage que la performance des enclaves expor- tatrices, qui fait les décollages durables. F. N. H. : Il y a des secteurs où vous dites «non, c'est pour les Marocains seulement» ? Ou tout est ouvert au capital étranger ? M. H. : La question des secteurs «pour les Marocains seulement» renvoie à la tension entre souveraineté et ouverture. La pratique marocaine distingue de facto trois catégo-
ries: secteurs pleinement ouverts aux IDE, secteurs où l’IDE est fortement encouragé mais encadré par des partenariats locaux, et secteurs stratégiques où la présence de l’État ou d’acteurs nationaux est dominante. Les industries exportatrices (automobile, aéronautique, textile, assemblage) sont lar- gement ouvertes, avec une forte présence de multinationales comme Renault ou Boeing et leurs écosystèmes. D’autres domaines, comme les télécommunications, l’énergie et les infrastructures portuaires, combinent capital étranger et contrôle régulatoire natio- nal, via des autorités indépendantes et des entreprises publiques ou semi-publiques. Les secteurs considérés comme straté- giques pour la souveraineté (phosphates et dérivés, partie de la finance, certaines infrastructures critiques), restent dominés par des acteurs nationaux, comme l’Office chérifien des phosphates (OCP), même si ces acteurs eux-mêmes sont mondialisés via leurs réseaux d’exportation. La frontière n’est donc pas un interdit absolu au capital étran- ger, mais une architecture de gouvernance où les actifs jugés vitaux pour l’autonomie de décision demeurent sous maîtrise marocaine, tandis que l’investissement international est utilisé comme levier de montée en gamme et de financement.
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