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FINANCES NEWS HEBDO
JEUDI 23 AVRIL 2026
SPÉCIAL AGRICULTURE
Souveraineté alimentaire «Une nécessité de sécurité nationale»
transformation des produits agri- coles qui plafonne à 20%, alors que Génération Green vise 70% à l'horizon 2030. Ces 50 points d'écart représentent des emplois non créés, des brevets non dépo- sés, une valeur ajoutée évaporée. Quatre actions concrètes s'im- posent : tripler les budgets de R&D agroalimentaire pour les porter à au moins 1% du PIB agricole; créer un fonds d'amor- çage AgriTech Morocco dédié aux startups de moins de 3 ans; industrialiser les synergies univer- sités-filières : les IAV Hassan II et l'ENA Meknès doivent avoir des contrats de recherche appliquée avec les opérateurs; et surtout, breveter notre patrimoine variétal comme l’argan, le blé dur, dattes et oliviers. Ce trésor génétique appartient à notre souveraineté. F. N. H. : Dans quelle mesure l’augmentation du taux d’intégration locale de la production peut-elle réduire la dépendance aux importations et sécuriser les chaînes d’approvision- nement ? H. F. G. : Massivement, à condi- tion de rompre avec un paradoxe qui me préoccupe profondément. En effet, une part importante de nos revenus agroalimentaires provient de la transformation de produits importés. On importe pour transformer et réexporter, au lieu de valoriser ce qu'on pro- duit. C'est une chaîne de valeur tronquée. Le PIB des industries agroalimentaires ne représente que 5% du PIB national, contre 12-14% pour le secteur agricole. Le Maroc laisse 7 à 9 points de PIB sur la table. La solution passe par l'ancrage territorial des filières (Souss-Massa pour les agrumes, Draa-Tafilalet pour le palmier dat- tier, Fès-Meknès pour l’arbori- cole), la réforme des marchés de gros, dont 60% fonctionnent en circuits informels, le financement de la mise à niveau des PME qui représentent 95% du tissu indus- triel, et une préférence nationale pour les marchés publics, can- tines scolaires, hôpitaux, armée.
Avec 94,6 milliards de dirhams d’importations alimentaires en 2025, le Maroc mesure plus que jamais l’ampleur de sa dépendance aux marchés extérieurs. Heuda Farah Guessous, fondatrice et D. G. de Greativa Consulting Group, cofondatrice de The FoodeShow et experte en commerce international, en décrypte les enjeux et trace les contours d’un modèle plus résilient.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : Comment définiriez-vous la souveraineté alimentaire et en quoi constitue-t-elle aujourd’hui un enjeu straté- gique pour le Maroc ? Heuda Farah Guessous : La souveraineté alimentaire, ce n'est pas l'autarcie, c'est le droit de choisir. Je retiens la définition de La Via Campesina : le droit des peuples à définir leurs propres politiques agricoles, en accord avec leurs réalités culturelles et économiques. Pour le Maroc, cela signifie ne plus être tributaire de chocs exogènes pour nourrir ses citoyens. Les signaux d'alarme sont là. En 2025, la facture des importations alimentaires a atteint 94,6 mil- liards de dirhams. Notre déficit commercial agricole avoisine 2 milliards de dollars. Les barrages à usage agricole affichaient 28% de remplissage. La guerre Russie- Ukraine nous a rappelé notre dépendance, avec 9 millions de quintaux de céréales importés
d'Ukraine annuellement. Le sec- teur agroalimentaire représente 26% du PIB industriel et 150.000 emplois; un secteur à ce niveau de criticité ne peut rester exposé à cette volatilité. La souveraine- té alimentaire n'est pas un luxe idéologique, c'est une nécessité de sécurité nationale. F. N. H. : La souveraineté alimentaire repose sur plu- sieurs piliers, notamment la capacité de stockage et de sauvegarde. Où se situe actuellement le Maroc sur ce volet, et quels sont les axes d’amélioration prioritaires ? H. F. G. : Le stockage est le mail- lon le plus fragile de notre chaîne alimentaire. En 2022, la produc- tion nationale ne couvrait que 28% des besoins en céréales, 27% en huiles et 20% en sucres. Le ministère a lancé un appel d'offres pour une réserve stra- tégique de 4 millions de tonnes, c’est louable, mais insuffisant face à l'objectif de six mois de
consommation. Mes quatre urgences sont les suivantes : développer les ports secondaires, à l’image de Nador et Safi pour décongestionner Casablanca; stabiliser la produc- tion nationale hors pluviométrie grâce à un million d'hectares irri- gués dédiés aux céréales; adop- ter une gestion dynamique des stocks, d’ailleurs le Maroc sait gérer le phosphate, appliquons cette rigueur à l'alimentaire; et sécuriser les intrants agricoles pour couvrir une campagne com- plète. F. N. H. : Le savoir-faire, l’innovation et le développe- ment de brevets sont égale- ment essentiels. Comment renforcer la recherche et l’innovation dans le secteur agroalimentaire pour soute- nir cette souveraineté ? H. F. G. : C'est le paradoxe marocain : des cerveaux brillants, des instituts solides, une biodi- versité remarquable, et un taux de
Atteindre 70 à 75% de couverture des besoins d’ici 2030, c’est 300.000 emplois directs supplémentaires dans la transformation, ainsi que 1 à 1,5 million d’emplois indirects.
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