26 LUNDI 31 AOÛT 2026
FINANCES NEWS HEBDO
FOCUS SANTÉ MENTALE
En 1979, le professeur Driss Moussaoui prenait la tête du pavillon 36 de l'hôpital Ibn Rochd avec 55 lits, pas d’électricité et moins de 10 psychiatres pour 18 millions d'habitants. Quarante-sept ans plus tard, il préside la Fédération mondiale de psychothérapie, premier non-Européen à ce poste. Dans cet entretien, il revient sur les débuts de la psychiatrie moderne au Maroc, les progrès accomplis et les fragilités qui persistent encore. Psychiatrie au Maroc Le combat d’une vie de Driss Moussaoui
de Paris où j'avais été formé pendant cinq ans et demi à l'hôpital Sainte-Anne, nous étions moins de 10 psychiatres pour 18 mil- lions d'habitants, en plus des neurologues qui font de la psychiatrie. L'hôpital psychia- trique Arrazi à Salé a été le premier service universitaire en psychiatrie, ouvert en 1970. J’étais le seul psychiatre de santé publique et universitaire pour Casablanca. J’avais un seul interne avec moi à l’époque et nous avions 55 lits en tout. Dans les faits, nous aurions dû hospitaliser 50 malades par jour. Mais la réalité était tout autre. Il fallait ima- giner que chaque patient en crise, en pleine agitation, agressif, était accompagné de dix personnes. Vous vous retrouvez avec 1.000 personnes dans un tout petit espace. Ces malades détruisaient le peu de choses qui restaient debout dans le service, connu sous le pavillon 36 de l’hôpital Ibn Rochd de Casablanca. La situation était tragique. En plus, nous n’avions pas de médicaments. Tous les 15 jours, je me rendais à la pharmacie centrale de l’époque pour ravitailler les stocks du peu que je trouvais. Au pavillon 36, nous n’avions pas de lumière. La seule lampe qui fonctionnait dans tout le service était dans mon bureau. Nous tenions les gardes à la bougie. Par la suite, j’ai acheté des torches électriques. Nous ne disposions que de deux robinets dans tout le service. Les toilettes étaient obstruées parce que les malades y mettaient leurs vêtements. Et chaque matin, c'était une mare d’immondices qui flottaient partout, dégageant une odeur nauséabonde. Parfois, les débris du plafond nous tombaient dessus parce que l'étanchéité avait été enlevée pour de nombreuses causes. Nous avons persévéré même si le Laboratoire public d’essais et d’études (LPEE) nous avait recommandé de ne plus travailler à l’inté- rieur. C’est dire que nous vivions dans un état d’insalubrité totale. En 1983, nous avons reçu la visite de 17 centres collaborateurs avec l’OMS, réunis à Casablanca. Je voulais rester en contact avec les meilleurs à l’international pour faire la meilleure psychiatrie au Maroc. Nous avons réussi à faire de la médecine de qua- lité à un niveau international, avec très peu de moyens. Et en 1992, nous avons officielle- ment été désignés centre collaborateur avec l’OMS. Ce fut une sorte de reconnaissance. F. N. H. : Avez-vous un cas/patient qui vous a vraiment marqué dans votre carrière ? D. M. : En 1979, j’étais chef du premier service
Propos recueillis par Z. A.
sible, ne peut pas tomber malade pendant 70 à 85 ans. Pour moi, il n’y a d’autre solution que la promotion et la prévention de la santé. Le plus important est de pratiquer du sport constamment. Genève, ville de 160.000 habitants, concentre la plus grande densité de psychiatres au monde, soit près de 1.200. Mais pour avoir un rendez-vous, il faut attendre des semaines. Ils sont sensibilisés à la santé mentale. En France, une étude a été faite au sein du personnel d’EDF, qui compte près de 18.000. Ces derniers ont eu à remplir un question- naire pour juger de la qualité du sommeil, de l’anxiété, des symptômes de dépression. Il ressort de ce questionnaire que 50% des personnes ayant eu une dépression n’ont jamais consulté un médecin et n’ont jamais pris d’antidépresseur. Et ce dans un pays où la santé est gratuite, et où ils ne peuvent pas arguer qu’ils n’ont pas les moyens. Par ailleurs, des études ont été faites chez des femmes qui ont souffert de dépres- sion du post-partum. Une femme sur cinq qui accouche fait une dépression du post- partum dans le monde. Au Maroc, nous avons également étudié ces cas à 2 reprises au Centre psychiatrique universitaire Ibn Rochd. Le suivi des enfants de mères qui ont souffert de post-partum a été réalisé pen- dant 30 ans, mais pas au Maroc. Selon ces résultats, leurs enfants grandissent moins bien physiquement, ne sont pas aussi bons à l’école et ont moins de diplômes. Résultat, ils trouvent difficilement un travail, et lorsqu’ils réussissent à s’insérer, ils se font renvoyer plus facilement de leur travail. F. N. H. : Quand avez-vous décidé de faire entrer la psychiatrie au Maroc ? Qu'est-ce qui vous a poussé à le faire ? D. M. : En février 1979, lorsque je suis revenu
Finances News Hebdo : Comment décririez-vous l’état de la santé men- tale dans le monde ? Driss Moussaoui : En 2007, nous avions dévoilé les résultats d’une enquête natio- nale sur la prévalence et la fréquence des troubles mentaux dans la population. Au vu des résultats, nous avions près de 48% de la population souffrant d’un trouble mental. Dans toutes les études épidémiologiques dans le monde, nous retrouvions des chiffres similaires. Aux États-Unis, il a été démontré que 52% de la population adulte américaine ont souffert un jour ou l’autre d’un trouble mental. J’ai dû batailler longtemps dans la presse pour démontrer que le cerveau peut tomber malade. Pouvons-nous dire que cette année aucune personne n’est tombée malade phy- siquement, même pas un rhume, une bles- sure ? C’est impossible. Comment peut-on imaginer que le cerveau, organe très sen-
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