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FINANCES NEWS HEBDO
LUNDI 31 AOÛT 2026
FOCUS SANTÉ MENTALE
universitaire de psychiatrie à Casablanca, à seulement 29 ans. Les infirmiers refusaient de rentrer dans le service car l’odeur était insupportable. Ils nous délivraient les médi- caments à côté de la porte de sortie. Et comme il n’y avait pas de fenêtre et une seule porte qui ne fermait pas, au bout de deux jours, les patients s’enfuyaient. Puis, ils revenaient après un certain temps, encore plus agités. Pour revenir à votre question, le malade qui m’a le plus frappé était originaire de Safi et était marin-pêcheur de son état. Il était admis au service en état d’agitation avancée, maniaque et probablement bipolaire, avec un boulon autour du doigt qui avait enflé. Il fallait l’amputer pratiquement mais l’opéra- tion n’était pas sans conséquences. Nous avons pu sauver le doigt, et nous l’avons soigné pendant trois mois. Une fois rétabli, nous l’avons habillé avec des vêtements que nous avions, puis nous lui avons procuré des billets CTM pour qu’il puisse rentrer chez lui. Il était stabilisé. C’était quelqu’un que j’ap- préciais beaucoup. Après deux semaines, à mon arrivée à l’hôpital je le trouve en hail- lons, très sale, clochardisé. Dès qu’il m’a vu, il a commencé à danser, à chanter. Il était en plein délire. Il était content de revenir au service. En sortant du service, j’aperçois deux infir- miers en train de le laver, tout nu dans le jardin. J'ai poussé un hurlement, c’était inhu- main. Après avoir fait une radio, nous avons diagnostiqué une tuberculose. Il est mort quelques jours après. Ce cas m’a beaucoup marqué. F. N. H. : Qu’aviez-vous tenu à incul- quer aux jeunes psy que vous avez formés ? D. M. : Aux étudiants en médecine, en par- ticulier les deuxièmes années, je leur disais, vous êtes en psychologie médicale. Si vous pensez que vous allez devenir riche, s'il vous plaît, quittez la médecine et allez ouvrir soit une épicerie, ou une station d'essence. Cela vous rapportera plus d'argent. Puis je continue : «si vous pensez connaître la médecine, vous n’en savez que peu de choses. Moi aussi, je ne sais rien et je conti- nue d’apprendre tous les jours. Vous êtes au service du malade. Vous êtes son serviteur, comme je suis votre serviteur. Venez me voir dans mon bureau à l'hôpital avec n'importe quelle question. Je vous recevrai.» Par ail- leurs, j'ai passé la serpillère dans le service. «Si vous ne faites pas attention à la propreté, à la serpillère, aux vitres cassées, etc., alors vous devez vous remettre en question.»
En 1979, Driss Moussaoui dirigeait à Casablanca un service de 55 lits, dans un pays qui comptait moins de dix psychiatres pour 18 millions d’habitants.
F. N. H. : Qu'est-ce qui manque le plus, selon vous, en termes d'infras- tructure ? D. M. : Le nombre de lits, de psychiatres, d’infirmiers, de psychothérapeutes que nous avons actuellement est insuffisant. Il y a un hôpital à Buenos Aires (Argentine), à la disposition de plusieurs milliers de malades, environ 3.000 à 4.000, avec 800 psychiatres qui travaillent une fois par semaine. Ce n’est donc pas le nombre qui est important, mais la quantité du travail fourni au malade. Dans notre pays, vous n’avez pas idée du nombre de personnes qui travaillent à la santé publique et aussi dans des cliniques privées, dans toutes les spécialités. Pour les professeurs de médecine, ils sont autorisés à faire deux demi-journées dans le privé. Le problème est que beaucoup y vont tous les jours. C’est scandaleux. F. N. H. : Le Maroc parle de plus en plus de santé mentale. Est-ce que vous voyez du changement dans la stigmatisation, dans l'acceptation culturelle ? D. M. : Oui, il y a de plus en plus de gens qui en parlent. Lors d’un séminaire sur la dépres- sion du post-partum dans une douzaine de villages, aux environs de Kénitra, Larache,
nous avons rencontré plusieurs centaines de femmes. Je leur ai posé la question : avez- vous déjà entendu parler de la dépression ? La moitié des femmes a répondu par l’affir- mative. Quand je suis arrivé au Maroc, en 1979, j’ai introduit ce terme dans la presse. Voir que dans le milieu rural, la moitié des femmes connaissent ce terme, cela veut dire que cela se diffuse. Mais prendront-elles au besoin un antidépresseur ? Je n’en suis pas sûr, mais au moins elles sont sensibilisées. F. N. H. : Êtes-vous optimiste concer- nant l'avenir de la psychiatrie au Maroc ? D. M. : Si j'ai pu accomplir tout ce travail, avec la situation déplorable que j'ai trouvée, c'est que je suis foncièrement optimiste. Nous pouvons non seulement faire de la psychiatrie de qualité pour les malades, mais aussi dans la recherche au niveau mondial. La Fédération mondiale de psychothérapie est la plus ancienne association mondiale dans le domaine psychiatrique et psychothé- rapeutique. Elle a été créée en 1934, par Carl Jung, premier président de cette associa- tion. J'ai été président de cette association pendant 5 ans, de 2018 à 2023, et le premier Africain, arabe, non-européen, à avoir été président de cette fédération. Deux mois auparavant, lors du congrès mondial de la psychothérapie qui a eu lieu au siège des Nations Unies à New York, j’ai présidé une séance lors d’une conférence plénière. Cela veut dire que nous pouvons faire beaucoup pour les malades, mais aussi pour l’image du Maroc dans le monde. ◆
Au pavillon 36, nous n’avions pas d’électricité. La seule lampe qui fonctionnait dans tout le service était dans mon bureau. Nous faisions les gardes à la bougie.
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