FNH N° 1244 V2 (2)

28 LUNDI 31 AOÛT 2026

FINANCES NEWS HEBDO

FOCUS SANTÉ MENTALE

En psychiatrie, le Maroc se trouve à la croisée de deux mondes. D'un côté, une tradition où la maladie mentale est possédée, soignée par les saints et les zaouïas. De l'autre, une psychiatrie occidentale qui s'est progressivement américanisée. Dans cet entretien, Ghita El Khayat, psychiatre, anthropologue et écrivaine, plaide pour une pratique incarnée où le thérapeute guérit autant que le médicament. Psychiatrie «Quand certains patients comprennent leur maladie, ils réussissent à la gérer»

académique est la même. Le psychiatre est un médecin qui a étudié quatre ans de plus qu’un médecin généraliste. La tendance actuelle est de faire de la psy- chiatrie américaine, qui a altéré l’européenne (écoles allemande, anglaise et française). La psychiatrie américaine, très répandue, se concentre sur le fait que les maladies sont familiales, génétiques, chimiques, organiques. F. N. H. : Et vous, vous en pensez quoi ? G. E. K. : Je pense que réduire l'être humain à de la médication, c'est lui enlever toute son humanité, tout ce qui est impossible à décrire chez un être humain; ce qui fait la richesse de la diversité humaine, cette couleur qui donne à chaque personne sa personnalité, son ressen- ti, sa sensibilité. Nous allons tout simplement vers l’uniformisation des patients. Un grand professeur français de psychiatrie, Jean Delay, affirmait que nous soignons plus avec ce que nous sommes que ce que nous avons. Il faisait partie des écoles françaises des années 40-50, lors de l’effervescence de la psychiatrie européenne. Quelques décen- nies plus tard, vers les années 80, nous avons basculé vers l’américanisme. F. N. H. : En Occident, c'est très indivi- dualisé. Au Maroc, on guérit en groupe, en famille, en communauté. S’agit-il d’une force que nous ne valorisons pas assez ? G. E. K. : Je pense que la famille, au contraire, a des aspects beaucoup plus négatifs que positifs. La personne qui exprime un trouble dans une famille ne le fait pas seulement pour elle mais pour toute cette dernière. La famille fonctionne avec ce trouble. Par ailleurs, dans des familles où vous avez de grands secrets, il y a une production de maladies psychiques chez ceux qui ignorent le secret. Prenons par exemple un père qui va en prison et n’informe pas ses proches. Son enfant qui n’est pas au courant, pourra développer des troubles à cause de ce secret, ce non-dit. La psychanalyse dit, à travers Jacques Lacan, qu’il faut deux générations pour fabriquer la psychose. En psychiatrie, il existe des mala- dies génétiques, certes, y compris dans cer- taines familles où il y a des cas de bipolarité ou de schizophrénie. F. N. H. : Jusqu’à nos jours, certaines familles marocaines continuent de cacher un enfant dépressif ou psycho- tique. Comment expliquer que cette notion de hchouma (la honte, ndlr) existe encore ? G. E. K. : Tout simplement parce que le fou a remplacé le lépreux. La société marocaine

Propos recueillis par Z. A.

moins en moins des patients se rendre chez des fqih et des chouafas (voyantes, ndlr). Par contre pour la thérapie religieuse, la rokia occupe beaucoup les esprits. F. N. H. : Quand avez-vous remarqué ce basculement ? G. E. K. : Je dirais depuis une vingtaine d’années. La première fois que j’ai entendu parler de la thérapie religieuse, c'était lors d’un Congrès mondial d'ethnopsychiatrie à Dakar en 2002. Les rakis existaient déjà et prenaient la place des fkih et des voyantes. F. N. H. : Au Maroc, il existe des formes de guérison ‘culturelle’ comme les Zaouïas, les Marabouts. Qu’est-ce qu’ils offrent que la psychiatrie ne fait pas ? G. E. K. : Les Zaouïas et les Marabouts sont des lieux où les patients peuvent se repo- ser, se détendre. Ce sont des choses que l’on fait différemment en hôpital psychiatrique où la famille n’est pas avec le patient. Ces endroits accueillants sont préconisés pour cer- taines pathologies. Une femme hystérique, par exemple, va se sentir en paix dans une Zaouïa. Elle va pouvoir prier, donner l’aumône, etc. Ce sont des endroits où les sentiments sont pous- sés très fort et où l’on peut ressentir le bien- être, justement parce que les adeptes viennent pour ce but précis. Ce n’est pas thérapeutique, ce n’est qu’une pause dans le temps, comme une sorte de week-end bioénergétique, ou une cure de silence. F. N. H. : En France ou en Belgique, comment soigne-t-on la santé mentale? Quelles sont les différences avec le Maroc ? G. E. K. : En Europe en général, la formation

Finances News Hebdo : Historiquement au Maroc, la folie était expliquée par la possession, les djinns. Comment le système psychiatrique moderne a-t-il remplacé ces croyances ? Ghita El Khayat : Le système psychiatrique a remplacé ces narratifs par l’efficacité des per- sonnes qui savent soigner. Car il y a une grande différence entre se rendre chez un charlatan et aller consulter un centre psychiatrique où le malade bénéficie d’un suivi efficace. Les patients qui se rendent chez des voyantes ou des Fqih, peuvent voir leur cas s’améliorer momentanément. Par exemple, une personne qui entre en transe va se débarrasser pendant quelque temps de ses symptômes, mais ils finiront par revenir. Ce sont des crises. Il est vrai que de nos jours, nous entendons de

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