Finances News Hebdo 1235

ECONOMIE

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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 14 MAI 2026

classique, mais cela ouvre aussi une fenêtre d'opportunité pour le Maroc. Le pays est bien parti pour trouver sa place dans le cercle restreint des producteurs liés à la voiture électrique, notamment à travers la production de batteries, qui reste l'une des composantes les plus importantes en matière de valeur ajoutée. Mais il faudra suivre de près la profondeur de cette inser- tion : est-ce que le Maroc attire seulement des unités de produc- tion, ou est-ce qu'il développe progressivement un écosystème industriel complet ? Le troisième élément, justement, est l'intégration locale. C'est pro- bablement le plus décisif. Les IDE ne doivent pas fonctionner comme des enclaves. Ils doivent irriguer le tissu productif national, créer des liens avec les PME, renforcer les compétences locales et permettre un transfert réel de savoir-faire. C'est à cette condition que l'inves- tissement étranger devient un levier de développement et pas seule- ment un flux financier. Cela dit, le Maroc peut encore faire mieux. Des pays qui bénéficient d'un positionnement géostraté- gique comparable arrivent parfois à mieux valoriser leur situation sur la carte mondiale des investisse- ments étrangers. Le Mexique, par exemple, a mieux exploité sa proxi- mité avec les Etats-Unis, même si son modèle est aujourd'hui exposé à l'imprévisibilité de la politique commerciale américaine. Le Maroc a donc des atouts considérables, mais il doit encore renforcer sa capacité à convertir ces atouts en investissements productifs, durables et mieux intégrés locale- ment. F. N. H. : Dans quelle mesure les tensions commerciales mondiales, notamment les tarifs de Donald Trump, peuvent-elles détourner des IDE prévus au Maroc, en par- ticulier dans le secteur auto- mobile ? A. A. A. : Les tensions commer- ciales mondiales introduisent effec- tivement beaucoup d'incertitude. Le Maroc est concerné, notam- ment avec les tarifs américains de 10% et les discussions en cours

avec les États-Unis autour de nou- veaux termes de l'accord de libre- échange. Le secteur automobile est naturellement au centre de ces négociations, compte tenu de son importance dans la trajectoire industrielle du pays. Mais il faut garder une lecture nuan- cée. Le Maroc n'est pas exclusive- ment adossé au marché américain. Son principal ancrage reste euro- péen. L'Union européenne offre un cadre plus prévisible, et le Maroc a construit avec elle un capital économique, industriel et institu- tionnel de longue date. Ce sont d'ailleurs les entreprises françaises et espagnoles qui continuent d'oc- cuper une place importante parmi les investisseurs au Maroc, avec une grande partie de leurs activités orientées vers l'exportation, notam- ment vers le marché européen. La politique commerciale améri- caine introduit néanmoins une incertitude structurelle. Elle finit nécessairement par affecter les mouvements internationaux de capitaux, et donc, directement ou indirectement, le Maroc. Mais je pense que le Royaume reste l'une des économies les plus résilientes de la région face à ces recompo- sitions. Il peut même, dans cer- tains cas, en tirer parti, à condition de consolider son positionnement comme plateforme stable, compé- titive et capable de servir plusieurs marchés. L'enjeu n'est pas seulement tari- faire. Il est aussi réglementaire, logistique et industriel. Le Maroc doit continuer à sécuriser ses débouchés, à renforcer sa compé- titivité, à anticiper les règles d'ori- gine et à s'adapter aux nouvelles exigences environnementales et industrielles des grands marchés. Dans un monde plus incertain, la valeur d'un pays comme le Maroc réside précisément dans sa capa- cité à offrir de la stabilité et de la visibilité. F. N. H. : La concentration des IDE au Maroc, notam- ment dans l'automobile et l'aéronautique, est-elle une force ou une vulnérabilité ? Que se passerait-il si l'un de ces secteurs décrochait ? A. A. A. : Je suis d'accord pour dire que le secteur automobile tire

fortement les IDE ces dernières années. Il représente à peu près 40% des investissements dans le secteur manufacturier en 2024 et 2025, mais seulement 15% du total des investissements nets sur la même période. Cela signi- fie qu'il ne faut pas surestimer la dépendance globale de l'écono- mie marocaine à ce seul secteur. Les activités immobilières attirent, sur la même période, davantage d'investissements en valeur totale. Le Maroc reste l'une des écono- mies les plus diversifiées de la région, et cela commence effecti- vement à se refléter dans la struc- ture des investissements. Les IDE se répartissent entre plusieurs secteurs : automobile, chimie, hôtellerie, énergies renouvelables, aéronautique, tourisme, services en général et immobilier. Le fait d'attirer davantage d'investisse- ments dans un secteur aussi por- teur que l'automobile est donc plutôt un signe positif. Je ne le vois pas comme un signe de dépen- dance ou de vulnérabilité immé- diate. Au contraire, cela conforte les choix stratégiques du pays et son intégration progressive dans les chaînes de valeur mondiales. L'automobile et l'aéronautique sont des secteurs exigeants. Ils imposent des standards élevés en matière de qualité, de logis- tique, de formation et de disci- pline industrielle. Leur présence contribue à transformer la base productive du pays au-delà des secteurs eux-mêmes. C'est pré- cisément ce type de secteurs qui peut permettre au Maroc de fran- chir de nouvelles étapes dans son développement industriel. Pour mettre en valeur la résilience de l’économie marocaine face au flux des investissements étrangers, je reviens à 2019 avec l'exemple de Bombardier qui est intéres- sant. La décision à l’époque de Bombardier de vendre son usine à un autre investisseur avait fait couler beaucoup d'encre et avait laissé penser que le Maroc pouvait perdre son positionnement dans l'aéronautique. Ce n'est pas ce qui s'est produit. Bombardier, comme d'autres opérateurs internatio- naux, peut revoir sa stratégie mon- diale et réallouer ses activités. Ce type de mouvement fait partie de

la vie normale des multinationales. Ce qui compte, c'est que l'écosys- tème marocain demeure attractif et que d'autres entreprises conti- nuent de maintenir, voire de ren- forcer, leur intérêt pour le pays. La profondeur de l'écosystème est donc plus importante que la pré- sence ou le départ d'un acteur particulier. Si les compétences, les fournisseurs, les infrastructures et les opérateurs restent, le pays conserve son avantage. Sur la question du capital national, la nouvelle Charte de l'investisse- ment apporte une réponse impor- tante. Elle ne se limite pas à l'inves- tissement étranger. Elle replace l'investissement privé national au cœur du modèle de croissance. C'est un point essentiel, parce que la résilience du modèle productif marocain ne peut pas dépendre uniquement des investisseurs étrangers. Elle dépend aussi de la capacité des investisseurs natio- naux à entrer dans les secteurs productifs, à co-investir, à former des joint-ventures, à absorber la technologie et à développer pro- gressivement leurs propres capa- cités industrielles.

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