Finances News Hebdo 1234

DEVELOPPEMENT DURABLE

28

FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 7 MAI 2026

Énergie «Le Maroc devra mobiliser près de 78 Mds $ d’ici 2050 pour réussir sa transition»

pouvoir pallier ce taux de déperdition que nous avons au niveau du réseau. La deuxième leçon tient à la nécessité de capi- taliser sur ces énergies renouvelables pour faire face aux contraintes internationales. La dépen- dance persistante aux importations d’énergies fossiles expose le Maroc à une facture éner- gétique alourdie, qui pèse sur la balance com- merciale, ainsi qu’à une volatilité des prix diffi- cilement maîtrisable. Dans ce contexte, le ren- forcement de la composante renouvelable dans le mix énergétique apparaît comme un levier stratégique pour atténuer cette vulnérabilité. Par ailleurs, l’enjeu n’est pas seulement de verdir le mix énergétique en laissant de côté le chantier de l'efficacité énergétique. Ce qui mérite d’être souligné, c’est que l’efficacité énergétique concerne de nombreux secteurs : elle n'évolue pas en autarcie ou en silo, limitée au seul domaine de l’énergie. Elle implique des investissements dans la performance des bâti- ments, l’optimisation de l’éclairage public, mais aussi dans d’autres activités. Il s'agit de trouver des synergies entre ces différents secteurs. C'est-à-dire de pouvoir toucher également au secteur industriel à travers l'investissement dans l'énergie renouvelable et dans l'efficacité éner- gétique. Le chantier que nous pouvons mesurer en termes d'efficacité énergétique est celui de l'éclairage public, où il y a eu pas mal de pro- grès. Mais il reste toujours des efforts à faire, par exemple, au niveau des bâtiments, de leurs audits, pour avoir des constructions qui res- pectent les normes de l'efficacité énergétique. Ce défi s’imposera à nous dans les années à venir. S’il est relevé, il pourra générer des retom- bées positives sur plusieurs plans. F. N. H. : Quelle est votre lecture du lien entre la croissance économique et le changement climatique au niveau du Maroc ? S. E. : Cette dimension occupe une place impor- tante dans notre chapitre du Handbook. Pour situer le contexte, il est généralement admis que la croissance économique ou la croissance industrielle d'un pays s’accompagne d’une hausse des émissions de CO2. Dans le cas du Maroc, toutefois, cet enjeu reste relativement limité. Le pays ne représente qu’environ 0,2 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ce qui est vraiment anodin. Dès lors, la question de freiner l’industrialisation pour contenir ces émissions ne se pose pas pour le Maroc. Dans notre analyse, nous avons exploré le lien entre croissance économique et émissions de CO2 à travers le modèle de Tapio, afin d’évaluer le degré de découplage économie-émission dans le cas marocain. Entre les années 1990 et 2008, la croissance moyenne dépassait 5%. En 2009, marqué par des investissements massifs dans les énergies renouvelables et l’affirmation d’une vision en

Entre impératif de croissance, pression climatique et dépendance énergétique persistante, le Maroc avance sur une ligne de crête. Dans cet entretien, Sabrine Emran, économiste senior au Policy Center for the New South, décrypte les transformations du secteur énergétique marocain, les défis de la transition verte et les réformes jugées cruciales pour préserver la compétitivité du Royaume dans un contexte international de plus en plus exigeant.

Propos recueillis par M. A. L.

Finances News Hebdo : Comment le secteur de l'énergie a-t-il évolué sur les dernières décennies ? Et comment décrivez-vous la situation actuelle de ce secteur ? Sabrine Emran : Comme nous l’expliquons, avec ma collègue Rim Berahab, dans notre chapitre du Oxford Handbook of the Moroccan Economy, nous avons analysé l’évolution du secteur énergétique marocain depuis les années 1990 jusqu’à aujourd’hui. Nous sommes passés par différentes phases, mais quelques éléments structurels continuent de marquer notre secteur aujourd'hui. D’abord, une dépendance fossile depuis les années 90 jusqu'en 2008. A partir de 2009, un tournant s’opère avec une vision qui permet d'envisager une inclusion plus optimale des énergies renouvelables dans notre mix éner- gétique. Depuis lors, des avancées notables ont été réalisées, notamment à travers le déve- loppement de projets solaires et éoliens. Le Maroc atteint ainsi environ 45% de sa capacité électrique installée à partir des énergies renou- velables. Pour autant, malgré cette dynamique positive et l’accélération observée depuis 2009, la composante fossile, notamment le charbon, demeure prépondérante, représentant près de 67% de notre mix énergétique actuel. La deuxième contrainte qui caractérise aujourd’hui le secteur énergétique tient à la forte dépendance aux importations, lesquelles couvrent encore près de 90% des besoins du pays. Pourtant, si l’on remonte aux années 1990 et au début des années 2000, un chantier majeur a été mené : celui de l’électrification. À travers le Programme d’électrification rurale globale (PERG), le Maroc est parvenu à raccor-

der la quasi-totalité de son territoire, atteignant aujourd’hui un taux proche de 100%. Cela s'est fait par différentes étapes, mobilisant des finan- cements importants qui ont également pesé sur la dette de l’ONEE. Il n’en demeure pas moins que cette réussite reste remarquable, notam- ment au regard de la moyenne d'électrification en Afrique subsaharienne, qui avoisine les 48%. Au final, ces différents chantiers menés de front dessinent le paysage actuel : des avancées notables en matière d’énergies renouvelables, mais aussi des défis persistants liés à la dépen- dance énergétique, au poids des importations et à la place encore dominante des énergies fossiles dans le mix national. F. N. H. : Quelles sont les leçons ou les enseignements pour ce secteur afin d'atteindre les objectifs de la transition énergétique et réduire la dépendance vis-à-vis des importations ? S. E. : Tout d’abord, l’importance des éner- gies renouvelables n’est plus à démontrer et leur place dans le mix énergétique devient, aujourd’hui, de plus en plus incontournable. Le véritable enjeu réside désormais dans la gestion de leur intermittence, afin d’en améliorer l’effi- cacité globale. Le taux de déperdition, estimé entre 15 et 20% dans le solaire comme dans l’éolien, illustre les limites actuelles. Pour éviter cette intermittence, l’une des réponses consiste à stocker dans les batteries pour ne pas perdre de l'énergie que l'on produit. Par exemple, ne pas perdre de solaire entre la journée et la nuit et

www.fnh.ma

Made with FlippingBook flipbook maker