DEVELOPPEMENT DURABLE
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 7 MAI 2026
faveur de la transition énergétique, un léger ralentissement s’est toutefois fait sentir, autour de 4 %. L’analyse devient particulièrement inté- ressante lorsqu’on la décline par secteur. On identifie ainsi ce qu'on appelle les «hard-to- abate sectors», ces activités les plus émettrices de CO2, au premier rang desquelles figurent le bâtiment, le transport et l’agriculture. C’est dans ces segments que se concentre l’essentiel des émissions. Le cas de l’agriculture demeure toutefois particulier : la baisse observée sur cer- taines années ne traduit pas une amélioration structurelle, mais s’explique essentiellement par des épisodes de sécheresse plus marqués. Je pense que le défi de l'industrialisation verte est quelque chose qui va nous permettre de répondre à plusieurs questions et, surtout, d'as- surer une compétitivité au niveau international pour l'industrie marocaine. F. N. H. : Quels sont les principaux défis économiques pour le Maroc sur les 10 prochaines années ? S. E. : Il y a la question de l'accès aux mar- chés internationaux et de leurs exigences en matière de climat, à l’instar du «Carbon Border Adjustment Mechanism», qui va un peu obli- ger nos industriels et entreprises à inclure les dimensions climat et émissions de CO2 dans leur production, pour rester compétitifs. Les gros industriels arrivent à faire cela parce que c'est un chantier qu'ils ont entamé depuis plusieurs années déjà. La question est beau- coup plus importante et contraignante pour les PME qui représentent plus de 90% du tissu économique marocain et qui auront du mal à rester compétitives si elles n'incluent pas les contraintes du CBAM dans leur production. À côté, il y a aussi un chantier qui a été entamé au Maroc par rapport à la taxe carbone que nous allons avoir au niveau national et qui pourrait représenter une étape intermédiaire pour pouvoir répondre progressivement aux exi- gences du CBAM, au niveau international. Le deuxième défi est celui des pressions des marchés internationaux, mais au niveau de la dépendance énergétique, encore une fois. Nous le voyons aujourd'hui, le marché des énergies fossiles, notamment du pétrole, est aussi impré- visible qu'avant et le deviendra de plus en plus. Du jour au lendemain, nous avons appris la sortie des Émirats arabes unis du groupe OPEC et OPEC+. Qu'est-ce que cela veut dire pour la production mondiale ? Cela se traduit directe- ment par une hausse des prix. Ces dépendances nous rendent toujours vulnérables. C'est pour cela que la double contrainte que nous avons de ne pas avoir des énergies fossiles sur notre sol nous emmène à une étape où nous devons investir, non pas par choix, mais de facto dans les énergies renouvelables. C'est donc un défi à relever et qui permettra d'ouvrir de plus en plus d'opportunités pour l'avenir.
Le Maroc reste dépendant à 90% des importations énergétiques malgré l’accélération des investissements dans le solaire et l’éolien.
Un autre défi majeur réside dans la mise en œuvre d’une transition énergétique juste dans les années à venir. Celle-ci exigera des inves- tissements massifs appelés à être portés par le secteur privé également. Mais il y a des réformes qui seront nécessaires afin d'avoir cet accompa- gnement de l’investissement privé. Selon la Banque mondiale, le Maroc devra mobiliser près de 78 milliards de dollars d’ici 2050 pour réussir sa transition énergétique. C'est un chiffre conséquent qui peut faire peur. Toutefois, en engageant les réformes néces- saires et en atteignant les objectifs fixés à court et moyen terme, le pays devrait être en mesure de répondre à ses engagements, notamment ceux issus de l’Accord de Paris et de ses contri- butions nationales déterminées en matière de climat. Cette transition peut également être un levier d’opportunités, avec des retombées posi- tives tant sur le plan environnemental que sur le plan économique. F. N. H. : Quelles sont selon vous les réformes prioritaires pour enclencher la transformation économique au Maroc ? S. E. : Cette transformation économique, étroi- tement liée au secteur de l’énergie (et plus par- ticulièrement à l’électricité au Maroc), s’inscrit dans une dynamique de réformes déjà enga- gées. Toutefois, celles-ci ont parfois été ina- chevées, freinées, voire nécessitent aujourd’hui d’être revues pour gagner en efficience. Prenons l’exemple de la régulation du secteur électrique. L’Agence nationale de régulation de l’électri- cité (ANRE) a bien été créée en 2016 par la loi 48-15. Par contre, son opérationnalisation n’est intervenue que quatre ans plus tard, en 2020. Quant à l’élargissement de son périmètre à des domaines comme l’hydrogène vert et la chaîne énergétique gazière, il n’a été acté qu’en 2024. Autrement dit, on perd du temps entre l’adop- tion des réformes et leur traduction concrète sur le terrain. Il y a aussi la question du chevauche- ment de rôle, notamment entre l'ONEE, MASEN et l'ANRE. Par conséquent, il arrive que parfois nous manquons de clarté et d’espace pour que
l'ANRE puisse exercer le rôle qui lui a été confié, à savoir fixer les tarifs et s'assurer de l'exécution et du respect des normes d'énergie qui lui ont été confiées. Le deuxième chantier est étroitement lié à la première réforme. Il s’agit de la réforme tarifaire qui montre parfois un décalage entre les progrès ponctuels que nous pouvons réaliser et le cadre systémique global dans lequel nous évoluons. Troisièmement, il y a la structuration du marché, autre chantier engagé avec la loi 13.09 qui auto- rise les industriels privés à produire leur propre électricité à partir de sources renouvelables. Cependant, cette réforme se heurte à deux principaux obstacles : d’une part, la possibi- lité d’injecter le surplus de production dans le réseau, et d’autre part, l’accès des acteurs de plus petite taille aux mêmes conditions. Aujourd’hui, ce dispositif reste plafonné à 300 mégawatts, ce qui écarte une large partie du tissu économique, en particulier les PME. Leur accès au réseau demeure tributaire de la mise en œuvre effective et de l’opérationnalisation de textes tels que la loi 13.09. A cela s’ajoute la loi 58.15, spécifiquement destinée aux petites et moyennes entreprises, mais qui n'a toujours pas été opérationnalisée à ce jour. Au final, la structuration du marché demeure un chantier inachevé. Comme évoqué précédem- ment, le chevauchement des prérogatives entre différentes institutions persiste, tout comme la position de l’ONEE en tant qu’acheteur unique, présent sur l’ensemble de la chaîne de valeur, de la production au transport, jusqu’à la distri- bution. Si ce dernier maillon a connu une évo- lution avec la création des Sociétés régionales multiservices (SRM) dans les douze régions du Royaume, il fait encore face à des défis variables selon les territoires. Par ailleurs, la concentration des activités de production et de transport continue de poser certaines contraintes. Elle peut, dans certains cas, freiner l’engagement du secteur privé et limi- ter les investissements nécessaires pour accom- pagner le développement des énergies renouve- lables et répondre aux défis du secteur. ◆
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