La Lettre de Major Prépa, numéro "Grands entretiens"

ÉDITION GRANDS ENTRETIENS

pas de semaine type. Depuis ma prise de fonctions, j’ai notamment coordonné l’écriture des nouveaux programmes d’espagnol du secon- daire, pris en main le pilotage des classes préparatoires mais aussi de la voie professionnelle, présidé des jurys de concours de recrutement ou encore participé à l’homologa- tion des établissements français à l’étranger. Toutes ces missions poursuivent finalement un même objectif : contribuer, à différents niveaux, à améliorer les condi- tions dans lesquelles les élèves apprennent. Comment concevez-vous aujourd’hui votre rôle auprès des enseignants de classes préparatoires ? Je tiens beaucoup à ce que les en- seignants ne perçoivent pas l’ins- pection générale uniquement comme une autorité chargée d’évaluer. Bien sûr, cette dimen- sion existe, mais elle ne résume pas notre mission. J’aimerais que les vi- sites soient davantage considérées comme des occasions d’échanger, de réfléchir ensemble aux pra - tiques pédagogiques et de conti- nuer à se former. C’est d’ailleurs la raison pour la- quelle je passe beaucoup de temps sur le terrain. Je continue à ob- server des cours, à rencontrer des enseignants et des étudiants. La salle de classe ne me manque pas vraiment parce que je n’en suis jamais très éloigné. En revanche, je mesure aujourd’hui tout ce que cette position m’apporte : elle me permet de faire dialoguer les expé- riences, de comparer des pratiques très différentes et de mettre en valeur ce qui fonctionne dans les neuf académies que je suis. En théorie, tout enseignant de classe préparatoire peut d’ailleurs solliciter son inspecteur général, qu’il s’agisse d’une question ponc- tuelle ou d’un accompagnement plus approfondi. C’est mon sou- hait. La formation continue des enseignants de CPGE reste au- jourd’hui insuffisamment dévelop - pée. Nous devons donc imaginer d’autres formes d’accompagne- ment. Je réfléchis notamment à des dispositifs construits avec les écoles de management ou à des formats hybrides qui permettraient de par- tager davantage les pratiques pé- dagogiques sans générer de coûts supplémentaires pour l’institution. Je suis profondément convain- cu que l’on progresse davan- tage lorsque les salles de classe s’ouvrent les unes aux autres et que les enseignants acceptent de partager leurs expériences. C’est sans doute l’un des leviers les plus prometteurs pour continuer à faire évoluer nos pratiques Au fond, à quoi servent les langues en classe préparatoire ? Je comprends parfaitement que les étudiants puissent parfois adopter une approche utilitariste. Les concours sont exigeants et chacun cherche naturellement à optimiser son travail. Pour autant, je pense que les enseignants ne doivent jamais perdre de vue ce qu’ils transmettent réellement. Une langue vivante n’est pas seule- ment une discipline de concours. C’est un moyen d’accéder du- rablement à une autre culture, à d’autres références, à d’autres façons de penser le monde. Les acquis que l’on construit dans une

langue dépassent largement les années de classe préparatoire. Cette conviction reste valable quelles que soient les filières, même si les coefficients et les modalités d’évaluation diffèrent. Là où l’enjeu est moins fort, j’ai souvent observé que les étudiants retrouvaient un rapport plus libre à la discipline. Les cours de langue devenaient parfois une respiration dans leur semaine, un espace où l’on pouvait s’intéresser à l’actua- lité, aux débats d’idées ou aux ré- alités du monde hispanique sans être constamment guidé par la seule logique du classement. C’est pourquoi je tiens à ce que l’en- seignement de la LVB facultative soit maintenu et même encouragé dans les filières scientifiques. J’ai toujours cherché à préserver cette dimension d’étonnement et de plaisir, y compris dans les filières où les langues occupent une place centrale au concours. « L’intelligence artificielle ne remplacera jamais un enseignant capable de rendre le savoir accessible » Quel est aujourd’hui le principal défi auquel les eneignants sont confrontés ? On pourrait penser qu’il s’agit de l’intelligence artificielle mais, à mes yeux, ce n’est pas le princi- pal défi. Avec ou sans IA, l’enjeu demeure le même : aider chaque étudiant à comprendre réelle- ment les enjeux de ce qu’il ap- prend. Dans l’enseignement des langues, cela passe notamment par ce que l’on appelle l’ensei- gnement explicite, qui consiste à rendre visibles les mécanismes de la langue au lieu de supposer qu’ils seront acquis intuitivement. Je crois beaucoup à cette dé- marche, qui retrouve aujourd’hui toute sa place. L’intelligence artificielle peut pro - duire des exercices ou fournir des réponses. En revanche, elle ne remplacera jamais un enseignant capable de rendre un savoir ac- cessible. C’est sans doute là que réside aujourd’hui le cœur de notre métier. Cette réflexion rejoint d’ail - leurs les travaux actuellement conduits par l’Éducation natio-

nale autour de l’école inclusive. Nous pensons souvent l’accessi- bilité pour les seuls élèves à be- soins particuliers. Je crois qu’elle devrait bénéficier à tous. Tout étudiant mérite d’être placé dans les meilleures conditions d’ap- prentissage, qu’elles soient pé- dagogiques, psychologiques ou même environnementales. C’est sans doute le chantier qui m’intéresse aujourd’hui le plus. Comment concevoir des cours capables d’anticiper les besoins des élèves plutôt que de réparer ensuite leurs difficultés ? Je suis convaincu que cette réflexion sur l’accessibilité pédagogique accompagnera profondément l’évolution du métier d’ensei- gnant dans les années à venir. « Les modalités d’évaluation orientent les apprentissage et influencent la manière dont les enseignants construisent leurs cours » Les concours évaluent-ils aujourd’hui les langues de la meilleure manière possible ? Les modalités d’évaluation ne sont jamais neutres. Elles orientent les apprentissages et influencent pro - fondément la manière dont les en- seignants construisent leurs cours. Si nous voulons faire évoluer l’en- seignement des langues, il faut donc aussi accepter de réfléchir à la manière dont nous les évaluons. Dans le prolongement de ma ré- flexion sur l’accessibilité pédago - gique, je crois que les concours gagneraient à proposer des for- mats d’épreuves qui permettent davantage aux candidats de mon- trer ce qu’ils savent faire plutôt que de multiplier les obstacles. Aujourd’hui, certaines épreuves cherchent à évaluer simultané- ment la compréhension, la maî- trise de la langue, la capacité de synthèse, l’organisation de la pen- sée ou encore les connaissances culturelles. Cette accumulation peut créer une surcharge cogni- tive qui pénalise inutilement des étudiants pourtant solides. Découper davantage les compé- tences évaluées permettrait de

mieux apprécier le niveau réel des candidats. En ce sens, je pense que les épreuves pourraient offrir da - vantage de liberté aux candidats. Plutôt que d’imposer un format unique d’exercice, pourquoi ne pas parier sur la différenciation, par exemple en laissant le choix entre thème suivi et thème gram- matical ? Dans le même ordre d’idée, je re - grette la disparition de l’épreuve IENA. Les exercices qu’elle proposait étaient extrêmement structurants et rassuraient des étudiants parfois moins brillants mais très rigoureux dans leur ap- prentissage linguistique. Enfin, il me semblerait souhaitable que les écoles s’appuient davantage sur les critères du Cadre euro- péen commun de référence pour les langues (CECRL), qui offre des critères objectifs et précis pour apprécier les compétences linguistiques, indépendamment du format des exercices. À vos yeux, qu’est-ce qui caractérise un grand enseignant de langues vivantes ? À mes yeux, un professeur de langues vivantes est avant tout un équilibriste. Il doit être ca - pable de passionner ses étudiants aussi bien sur la formation d’un temps verbal que sur la dernière crise politique traversée par le pays étudié. Il lui faut conjuguer exigence linguistique, curiosité culturelle, rigueur grammaticale et ouverture sur le monde. Cette discipline impose égale- ment une remise en question permanente. Une langue évolue, l’actualité aussi, tout comme les pratiques pédagogiques. On ne peut donc jamais enseigner exactement de la même manière d’une année sur l’autre. C’est aussi ce qui fait, selon moi, la beauté de ce métier. Les lan- gues vivantes sont peut-être la seule discipline en classe prépa- ratoire qui parvienne à conjuguer avec autant d’évidence l’exigence intellectuelle et le plaisir de la dé- couverte. Elles ne s’inscrivent pas dans un programme figé. L’actua - lité s’y invite chaque jour, laissant aux enseignants une liberté pé- dagogique assez exceptionnelle, à condition bien sûr d’en faire un usage rigoureux et réfléchi. ■

NUMÉRO DOUBLE La Lettre de Major Prépa #16 & 17

Avril/Juin 2026 p. 3

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