DEVELOPPEMENT DURABLE
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FINANCES NEWS HEBDO VENDREDI 3 JUILLET 2026
93% renouvelable, 12% utile Le Maroc s'est-il trompé de transition ?
Les angles morts qu'on préfère ne pas voir
C'est sur le terrain industriel que le bât blesse le plus directement pour les entre- prises exportatrices confrontées au MACF. La loi 82-21, censée libérer l'autoproduc- tion solaire pour les entreprises, a mis trois ans entre son adoption (2023) et la publication de son décret d'application, en mars 2026. Et le texte, une fois publié, reste contraint : le surplus de production solaire qu'un industriel peut injecter sur le réseau est plafonné à 20% de sa pro- duction annuelle. Au-delà, le kWh produit en surplus est tout simplement perdu. Un mécanisme qui pénalise structurellement la rentabilité des projets d'autoproduction industrielle, à l'heure même où ces mêmes industriels doivent, pour rester compétitifs face au MACF européen, démontrer un pro- fil carbone le plus bas possible. Cette ren- tabilité amputée n'est pas qu'un manque à gagner théorique : c'est elle que l'industriel doit présenter à sa banque pour démon- trer la viabilité de son projet. Un plafond qui plombe le rendement d'une installation solaire industrielle, c'est aussi un dossier de financement plus fragile, et donc un accès au crédit plus difficile pour les projets de décarbonation dont l'industrie marocaine a le plus besoin. L'hydrogène vert, présenté comme le grand relais de souveraineté énergétique future, reste à ce stade un pari géopolitique plus qu'une filière industrielle constituée : des méga-projets d'exportation vers l'Europe, dans un pays par ailleurs en stress hydrique structurel, sans qu'une part dédiée à la décarbonation de l'industrie locale (sidé- rurgie, chimie) ne soit clairement actée. Le risque n'est pas seulement environne- mental; il est aussi de souveraineté indus- trielle, si l'essentiel de la production verte future part à l'export pendant que l'industrie marocaine exportatrice continue de subir le surcoût carbone du MACF faute d'accès à une électricité verte compétitive sur son propre sol. À cela s'ajoutent trois manquements struc- turels qui expliquent pourquoi la transi- tion peine à infuser jusqu'à l'économie réelle. L'efficacité énergétique d'abord, pilier sacrifié : la stratégie nationale visait une réduction de 20% de la consomma- tion d'énergie d'ici 2030, mais le bâtiment et les transports, pourtant les secteurs les plus énergivores du pays, n'ont connu aucune transformation profonde. L'industrie ensuite, convertie au ralenti, et les PME lais- sées au bord du chemin : pour beaucoup de grandes entreprises, la facture énergé- tique représente souvent moins de 10%
A
près près d'une décennie à observer les politiques énergétiques nationales et inter- nationales, je livre ici un diagnostic sans concession de la Stratégie nationale de tran- sition énergétique du Maroc. Le Royaume a indiscutablement été un pionnier en Afrique et dans le monde arabe; la vision royale de 2009, couronnée par le prestigieux Energy Efficiency Visionary Award en 2017, l'a démontré avec éclat. Mais à l'aube de l'échéance 2030, force est de constater que le bilan de cette stratégie est aussi celui d'un gâchis potentiel, savamment maquil- lé par une communication politique qui confond allègrement «électricité verte» et «transition énergétique». L'écart est abyssal entre le discours volon- tariste et la réalité d'une décarbonation qui patine, pénalisée par des blocages structurels et des choix politiques par- fois contradictoires. Le Maroc verdit, avec un vrai succès technique, sa production d'électricité. Et il continue, en silence, à importer massivement les hydrocarbures qui font fonctionner le reste de son écono- mie - transport, industrie lourde, chauffage domestique. Le grand malentendu La confusion qui domine le débat maro- cain depuis 2009 tient en une phrase simple : on confond le mix électrique avec le mix énergétique primaire . Le premier ne concerne que l'électricité. Le second concerne tout ce que le pays brûle, importe et consomme : carburants, gaz butane domestique, fioul industriel, électricité. Le gouvernement communique sur le premier. La réalité économique du pays se joue lar- gement dans le second. Le 27 juin dernier, en réponse à une polé- mique télévisée sur des chiffres jugés erronés, l'universitaire Amin Bennouna (Université Cadi Ayyad) a publié une syn- thèse méthodique de tous les flux d'énergie produits et consommés au Maroc en 2025, croisant les données du haut-commissariat au Plan, de Bank Al-Maghrib et de l'Obser- vatoire marocain de l'énergie. Le résultat tient en une phrase : les énergies renouve- lables ont représenté 92,8% de la produc- tion brute d'énergie produite localement au Maroc; mais seulement 11,6% du total de l'énergie nette consommée par le pays. Un facteur huit, qui ne relève plus de l'estima- tion, mais du calcul vérifiable, sourcé sur les
Par Dr. Mohamed Boiti, expert en transition énergétique et décarbonation industrielle
données officielles elles-mêmes. Le détail de ces flux l'illustre sans ambiguï- té: l'électricité nette appelée ne représente que 47% de l'énergie nette consommée par le Maroc. Le reste - plus de la moitié - se répartit entre carburants (gasoil, super) et gaz butane domestique, deux postes presque entièrement fossiles et largement absents des discours sur la transition. Se féliciter d'un mix électrique à 46% de renouvelable, c'est célébrer un progrès réel sur moins de la moitié du problème. Ce malentendu statistique a un pendant institutionnel, documenté cette fois par la Cour des comptes elle-même, une source qu'on ne peut suspecter de polémique gratuite. Son rapport souligne un pilotage stratégique trop centré sur le seul sec- teur électrique, au détriment de l'effica- cité énergétique et de la diversification. Le symptôme le plus frappant : le Conseil d'administration de l'ONEE n'a tenu que cinq réunions entre 2010 et 2023, contre les vingt-huit prévues par la loi. Le transfert des actifs renouvelables de l'ONEE vers Masen, planifié pour 2021, accusait encore un retard significatif selon le dernier rapport de la Cour des comptes. Sur le plan des réalisations, la progression est réelle, mais en retard sur son propre calendrier : la part des renouvelables dans la capacité instal- lée est passée de 32% en 2009 à environ 40% en 2023 - en deçà de l'objectif de 42% qui avait été fixé... pour 2020. Trois ans de retard sur un objectif que l'on dépasse à peine cinq ans plus tard.
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