FNH N° 1231

Découvrez le numéro 981 de Finances News Hebdo, premier hebdomadaire de l'information financière au Maroc

16 & 17 avril 2026 - 8 DH - N° 1231

PREMIER HEBDOMADAIRE DE L'INFORMATION FINANCIÈRE AU MAROC

Directeur de la publication : Fatima Ouriaghli

P.10 à 21

● Face à l’envolée des cours du pétrole, le Maroc a opté pour une stratégie de soutien ciblé, privilégiant les professionnels du transport afin de limiter les répercussions économiques. Une approche rationnelle sur le plan

budgétaire, mais qui laisse les automobilistes absorber seuls une hausse sensible des prix à la pompe.

P. 22/23

Nador West Med L’infrastructure qui peut changer le destin de l’Oriental

Textile

Cybersécurité

Les fragilités structurelles à l’épreuve de la conjoncture

 Entretien avec Pascal Naudin, Head of B2B Morocco, Tunisia, West & Central Africa chez Kaspersky «Le hacking est devenu un business»

P.48/49

P. 32/33

P. 30/31

Dépôt légal : 157/98 ISSN : 1114-047 - Dossier de presse : 24/98 - Adresse : 83, Bd El Massira El Khadra, Casablanca - Tél. : (0522) 98.41.64/66 - Fax : (0522) 98.40.22 - Adresse web : www.fnh.ma

SOMMAIRE

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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 16 & VENDREDI 17 AVRIL 2026

4 Assurance : Le temps des certitudes fragiles ACTUALITÉ BOURSE & FINANCES

POLITIQUE

Editorial

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Entretien avec Mohamed Belmir : Législatives 2026, Les partis politique en ordre de bataille Entretien avec Khalid Kabbadj : Partenariat Maroc-France, Du dialogue parlementaire aux pro- jets économiques

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Crédit bancaire : L’investissement reste le grand moteur à fin février Entretien avec Khalid Doumou : Inclusion finan- cière, Quelle place pour les paiements mobiles ?

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Fatima Ouriaghli Directeur général, Responsable de la publication

FOCUS ASSURANCE

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Assurance : Le secteur face à une nouvelle géographie du risque Transformation des risques : Bachir Baddou appelle le secteur à sortir de sa zone de confort Industrie assurantielle : Un secteur entre révolu- tion démographique, défi sanitaire et impératif d’innovation Multiplicité des risques : Jusqu’où faut-il élargir la protection ? Rôle des assureurs : De la réparation à la préven- tion, un changement de paradigme en marche Régulation : Un outil de développement du marché Cybersécurité : Un risque à part pour l’assurance Transition climatique : Entre choc des risques et transformation du secteur

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42 L'UNIVERS DES TPME

Tour Mohammed VI

2 Rabat prend de la hauteur

BCloud : «Le véritable enjeu n’est plus d’adopter le cloud, mais de le maîtriser stratégique-ment»

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44 SANTÉ

50 mètres de hauteur, 55 étages et une silhouette qui perce le ciel de Rabat. Reconnaissons-le, la Tour Mohammed VI ne passe pas ina- perçue. Ce bâtiment est un message d’ambition, voire de défi lancé à l’espace. Sur la rive du Bouregreg, longtemps perçue comme une frontière entre deux villes, cette tour se dresse comme un trait d’union vertical entre Rabat et Salé. Mieux encore, elle incarne la vision d’un Maroc qui se modernise et qui accompagne les mutations du monde. En cela, plus qu’un acte protocolaire, son inauguration par le Prince héritier Moulay El Hassan, sur instructions du Roi Mohammed VI, symbolise la continuité d’une dynamique nationale où les infrastructures deviennent des marqueurs de souveraineté et d’influence. Car cette tour n’est pas sortie de terre par hasard. Fruit de presque 8 ans de travail et portée par «O Capital Group», elle s’inscrit dans une stratégie plus large : celle de la vallée du Bouregreg, longtemps laissée en friche, aujourd’hui transformée en joyau urbain. La Tour Mohammed VI en est le point culminant, au sens propre comme au figuré. Ce qui frappe, au-delà de la hauteur, c’est la nature du projet. Hôtel de luxe, bureaux, résidences, espaces culturels, observatoire du patrimoine…, tout a été pensé pour concentrer, dans un seul édifice, des usages multiples. On pourrait presque dire qu’il s’agit d’une ville dans la ville, suspendue dans les airs, mais également d’une réponse appropriée à la rareté du foncier et à la nécessité de créer des pôles d’attractivité capables de rivaliser avec les grandes métropoles internationales. Mais la tour ne se contente pas d’être belle ou utile. Elle se veut aussi intelligente, avec des fondations profondes de 60 mètres pour résister aux caprices du fleuve et aux secousses sismiques, un amortisseur harmonique pour contrer les effets du vent, des panneaux photovoltaïques ou encore un système de récupération de l’énergie et de collecte des eaux pluviales. Tout concourt à faire de cet édifice un concentré de technologies, une manière de montrer que l’on peut aisément intégrer les contraintes environnementales à la modernité. Les certifications LEED Gold et HQE viennent consacrer cette ambition et traduisent, tant s’en faut, la volonté du Maroc de s’inscrire dans les standards internationaux en matière de construction durable, sans renier son identité. Car, et c’est peut-être là l’un des aspects les plus intéressants du projet, la tour marie technologie de pointe et artisanat marocain, avec un savoir-faire ancestral qui refuse de dispa- raître dans l’anonymat du verre et de l’acier. Il y a aussi, derrière cette tour, une figure centrale : celle d’Othman Benjelloun, PDG d’ «O Capital Group» . Le projet porte sa marque. Sa vision. L’inspiration de la fusée, née d’un souvenir de l’année 1969 au moment du lancement de la fusée Apollo 12, révèle, ainsi, une volonté de projeter le Maroc vers le haut. Dès lors, que la Tour Mohammed VI ait obtenu en 2023 le prix de la «Meilleure performance en termes de projets d’ingénierie» , décerné par le Collège des ingé- nieurs civils de Madrid, n’est point étonnant. Cette reconnaissance internationale consacre une performance technique, mais aussi une audace. Aujourd’hui, au-delà des chiffres et des distinctions, il s’agit désormais pour Rabat et Salé de capitaliser sur ce joyau architectural pour en faire un véritable moteur de transformation économique et urbaine, capable d’entraîner tout son écosystème. Et c’est cela le challenge pour ces prochaines années. u

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Entretien avec Intissar Haddiya : Santé, «L’enjeu n’est plus d’adopter l’IA, mais de bâtir un écosys- tème africain crédible, adapté à nos réalités»

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Comment financer la décarbonation industrielle du Maroc sans plomber le budget de l'État ? 46 DEVELOPPEMENT DURABLE

ECONOMIE

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Prix des carburants : Coup de pompe chez les auto- mobilistes Entretien avec Mohamed Amrani : Perspectives 2026, L’économie marocaine à l’épreuve des incertitudes géopolitiques Importations céréalières : Le Maroc aura besoin de 30 millions de quintaux Contraintes énergétiques - Ambitions vertes : Le parallèle stratégique Chine-Maroc Retail : Pourquoi les enseignes internationales misent sur le Maroc Entretien avec Ali Tazi : Distribution, Le digital impose une refonte du modèle commercial Textile : Les fragilités structurelles à l’épreuve de la conjoncture Nador West Med : L’infrastructure portuaire qui peut changer le destin de l’Oriental Entretien avec Driss Nokta : Immobilier durable, Pourquoi l’écoconstruction peine encore à se généraliser au Maroc Entrtien avec Dr Rajae Ghanimi : Médecine du travail, «L’IA permet d’anticiper les risques et d’améliorer la qualité du suivi des salariés»

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HIGH-TECH

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Entretien avec Pascal Naudin : Cybersécurité, «Les hackers sont devenus des professionnels, c’est un business» Smartphones : Le marché cale, Apple avance et prend la 1ère place au T1 2026 GPU : Un marché sous tension dominé par un quasi-monopole

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• Directeur des rédactions & Développement : David William • Journalistes : Charaf Jaidani, Leïla Ouriaghli, Youssef Seddik, Khalid Aourmi, Ibtissam Zerrouk • Révision : M. Labdaouat • Directeur technique & maquettiste : Abdelillah Chamseddine • Mise en page : Zakaria Beladal

• Assistantes de direction : Amina Khchai • Département commercial : Samira Lakbiri • Administratif : Fatiha Aït Allah • Édition : JMA CONSEIL

• Impression : Les imprimeries du Matin • Distribution : Sochpress • Tirage 5.000 exemplaires • Dépôt légal : 157/98 • ISSN : 1114-047 • Dossier de presse : 24/98 • N° Commission paritaire : H.F/02-05 • S.A.R.L. au capital de 5.000.000,00 DH - C.N.S.S. 600 50 62 I.F. 1022303 - Patente 35770001 - ICE N° : 001526693000021

• Directeur Général responsable de la Publication : Fatima OURIAGHLI Contact : redactionfnh@gmail.com

VOYONS VOIR

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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 16 & VENDREDI 17 AVRIL 2026

Assurance Le temps des certitudes fragiles

Par D. William I l fut un temps pas si lointain où l’assurance évoluait dans un univers balisé, presque confortable. Les risques étaient identifiés, modélisés et mutualisés. Les crises, bien que redoutées, restaient circonscrites dans des périmètres relativement prévisibles. Puis le monde s’est mis à tanguer. Lentement d’abord, puis de plus en plus violemment. Et aujourd’hui, à écouter l’intervention du président de la Fédération marocaine de l’assurance, Mohamed Hassan Bensalah, à l’ouverture du Rendez-vous de Casablanca de l’assurance, une évidence s’impose : l’as- surance devient un miroir des turbulences du monde. Car il y a un basculement silencieux mais profond d’un univers où le risque ne se limite plus au volet technique, mais doit être appréhendé dans ses dimensions politique, climatique, technologique et désormais géostratégique. Le conflit actuel au Moyen- Orient n’est, à ce titre, qu’un événement parmi d’autres. S’il a pour conséquences la hausse des prix de l’énergie, des tensions sur les chaînes logistiques ou encore une inflation diffuse, il instruit, parallèlement, sur la nature même des risques qui échappent de plus en plus aux schémas classiques de l’assurance. En effet, comment mutualiser des risques qui, par essence, sont massifs, simultanés

time, l’aérien ou certaines grandes entre- prises, mais ils restent coûteux, complexes et réservés à une minorité d’acteurs. Autrement dit, l’assurance, dans sa forme actuelle, protège mieux les puissants que les vulnérables. Et c’est là que le bât blesse. Car pendant que le monde devient plus risqué, une grande partie de la population mondiale, notamment en Afrique, reste en dehors de tout système de protection. Des millions de citoyens évoluent sans filet, exposés aux aléas économiques, climatiques ou sani- taires. Dans ce contexte, la mission procla- mée des assurances de «protéger le plus grand nombre» prend une résonance parti- culière, en ce sens qu’elle n’est plus seule- ment un objectif, mais plutôt une exigence morale. D’où l’importance des fintechs et insurtechs qui ouvrent des perspectives inédites et peuvent permettre d’atteindre des popula- tions jusque-là exclues. Mais la technolo- gie, aussi puissante soit-elle, ne résout pas tout. «La digitalisation doit s’accompagner de pédagogie, de simplicité et surtout de confiance. Car au fond, l’assurance repose sur une promesse essentielle : protéger face à un avenir par nature incertain. Mais cette confiance ne se décrète pas. Elle se construit. Et elle se construit aussi à travers un cadre clair, protecteur et propice à l’inno- vation», souligne Bensalah. En cela, une régulation trop rigide freine l’innovation. Une régulation trop laxiste fra- gilise les assurés. Il faut donc trouver le bon équilibre. La refonte du Livre IV du Code des assurances au Maroc s’inscrit précisément dans cette recherche d’équilibre. Mais au-delà des textes, c’est tout une vision qu’il faut construire. Une vision d’une assurance plus inclusive, plus agile et plus connectée aux réalités sociales. Bref, le secteur est à son moment de vérité : il peut choisir de rester dans ses schémas traditionnels, au risque de se faire sérieu- sement chahuter par les bouleversements en cours, ou embrasser pleinement ces mutations en acceptant de se réinventer. Se réinventer sans pour autant renier son identité. ◆

et systémiques ? Les guerres, cyberattaques globales, et crises climatiques d’ampleur continentale ne respectent aucune segmen- tation actuarielle. Elles peuvent frapper tout le monde, en même temps, et remettent en cause les fondements mêmes du métier de l’assurance. D’où l’interrogation légitime de Bensalah: sommes-nous à l’aube d’une assurance plus géopolitique ? La question mérite d’être posée. Elle sug- gère que les assureurs ne peuvent plus se contenter de gérer des sinistres, mais doivent désormais anticiper des réalités complexes qui mêlent tensions internatio- nales, dérèglements climatiques ou encore ruptures technologiques. Dans ce nouveau paysage, des limites appa- raissent clairement. Les exclusions de garan- tie liées à la guerre prennent une dimension stratégique et montrent en creux les zones d’ombre du système assurantiel. Certes, des mécanismes existent pour le transport mari-

Les guerres, cyberattaques globales, et crises climatiques d’ampleur continentale ne respectent aucune segmentation actuarielle.

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BOURSE & FINANCES

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cement des ménages, avec une trajectoire de croissance toujours nettement supérieure à celle du crédit habitat classique. Du côté des ménages, la ten- dance reste globalement bien orientée. Les crédits à la consommation augmentent de 3,9% à 61,2 milliards de dirhams. L’ensemble «ménages et ISBLM» affiche, pour sa part, une hausse de 4,7% à 416,2 milliards. On reste sur une progression mesu- rée, mais réelle, qui suggère une demande toujours présente sur les segments résidentiels et de consommation. En revanche, les facilités de tré- sorerie continuent d’envoyer un signal plus nuancé. Les comptes débiteurs et crédits de trésorerie s’établissent à 245,9 milliards de dirhams, quasiment stables sur un an (+0,2%), mais en repli de 0,8% sur un mois et de 3,1% depuis décembre. Cette qua- si-stagnation peut traduire un recours plus sélectif au finance- ment de court terme, ou une ges- tion plus prudente des besoins de liquidité par les entreprises. La lecture sectorielle met égale- ment en évidence un contraste intéressant. Le crédit au secteur non financier progresse de 5,8% à 1.002,7 milliards de dirhams. Mais au sein de cet agrégat, le secteur public se distingue avec une hausse de 18,8% à 130,4 mil- liards, contre +4,1% pour le sec- teur privé, dont l’encours atteint 872,3 milliards. Les sociétés non financières privées voient leurs crédits progresser de 3,6%, alors que les entreprises publiques affichent une hausse de 6,3%. Cette configuration confirme que la poussée actuelle du cré- dit est aussi alimentée par des besoins de financement d’ori- gine publique, en parallèle de la reprise graduelle du privé. Au final, les chiffres de février démontrent que le crédit bancaire avance à un rythme solide, mais de manière différenciée selon les usages. L’investissement tire nettement la tendance, l’immo- bilier se redresse sans excès, la consommation reste correcte- ment orientée, tandis que la tré- sorerie demeure plus hésitante. ◆

 Les derniers chiffres de Bank Al-Maghrib montrent un crédit bancaire toujours bien orienté à fin février 2026.

Crédit bancaire L’investissement reste le grand moteur à fin février L Le crédit bancaire poursuit sa progression au Maroc, avec un encours de 1.224,6 milliards de dirhams à fin février 2026, en hausse de 8,3% sur un an. En nette accélération, le crédit à l’équipement confirme le retour en force de l’investissement. Par Y . Seddik e crédit bancaire continue d’affi- cher un rythme soutenu sur les premiers mois de l’année 2026. Selon les derniers indicateurs monétaires de Bank Al-Maghrib, l’encours du crédit bancaire s’est établi à 1.224,6 milliards de dirhams à fin février, en pro- gression de 8,3% sur un an, soit près de 93,4 milliards de dirhams supplémentaires. En glissement mensuel, le mouvement est en revanche légèrement négatif (-0,3%), signe d’un ajustement de court terme qui ne remet pas en cause la tendance de fond.

Dans le détail, la dynamique du crédit reste d’abord celle de l’in- vestissement. Les crédits à l’équi- pement atteignent 308,1 milliards de dirhams, en hausse de 25,6% sur un an. C’est de loin la com- posante la plus vigoureuse de l’ensemble. Ce chiffre traduit une montée en charge des besoins de financement liés aux projets d’entreprise, dans un contexte où plusieurs secteurs continuent de se positionner sur des cycles d’expansion, d’extension ou de modernisation de leurs capacités. Le compartiment immobilier conserve, lui aussi, une orienta- tion positive, même si le rythme reste plus modéré. Les crédits immobiliers progressent de 3,6% sur un an à 322,7 milliards de

dirhams. Les crédits à l’habitat avancent de 3,2% à 256,8 mil- liards, tandis que les prêts aux promoteurs immobiliers augmen- tent de 6,9% à 60,7 milliards. Ainsi, le financement du secteur immobilier continue de se redres- ser graduellement, sans embal- lement, mais avec une tendance plus favorable qu’au cours des périodes de forte prudence ban- caire. Autre segment à surveiller, le financement participatif à l’habi- tat poursuit sa montée en puis- sance. L’encours ressort à 30,4 milliards de dirhams, en hausse de 19,4% sur un an. Cette pro- gression confirme l’ancrage pro- gressif de la Mourabaha immo- bilière dans le paysage du finan-

Le compartiment immobilier conserve, lui aussi, une orientation positive, même si le rythme reste plus modéré.

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BOURSE & FINANCES

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Inclusion financière Quelle place pour les paiements mobiles ?

F. N. H. : Quel rôle peuvent jouer les technologies finan- cières pour accélérer l'inclu- sion financière au Maroc ? Kh. D. : L’écosystème de la pay- tech est un domaine stratégique complexe, composite et aux rami- fications multiples, qui s’appuie essentiellement sur le développe- ment ultra-rapide de technologies innovantes avancées «supports» (cloud, connexion haut débit, blockchains, super Apps mobiles), et la bonne couverture territoriale d’Internet par le biais de câbles maritimes ou transmissions de signaux satellitaires, le tout bien protégé par un puissant système de sécurisation des transactions, avec la production électrique suffi- sante qui supporte le tout. Il faut également savoir que 2 entreprises de services financiers marocaines sont les acteurs histo- riques de la monétique au Maroc, avec un business model et un track record éprouvé, et qui fait beaucoup d’envieux à l’échelle mondiale (HPS Worldwide et S2M). Si nos «full stack developers» se mettent à niveau et osent entre- prendre en s’intéressant au monde de la haute finance, alors nous pourrons créer les licornes tech- nologiques marocaines dont nous rêvons encore. Un large panel de leaders marocains et de figures de proue féminines marocaines a ouvert la voie au décollage tech- nologique de notre pays. Avec une production d’électricité verte en amont, et une communau- té d’ingénieurs technologiques et financiers en aval, rien n’empêche notre pays de créer la future licorne marocaine. Le CNDE (Centre natio- nal de la digitalisation et de l’ensei- gnement à distance) peut égale- ment aider à se faire. En tout cas, l’économie du numérique, avec le Gitex de Marrakech en filigrane, est sur de bons rails. Et il faut impéra- tivement valider nationalement le Proof of stake avant de rêver d’un soft landing international. ◆

Les paiements mobiles en Afrique ont franchi de nouveaux paliers

en atteignant près de 1.980 milliards de dollars de volume de transactions en 2024. Au Maroc, la pénétration du paiement mobile dans les usages continue sa progression au sein d’une économie très bancarisée et dominée par le cash. Entretien avec l’économiste Khalid Doumou.

Propos recueillis par J. M.

Finances News Hebdo : La stratégie nationale d’inclu- sion financière a fait du paiement mobile un de ses axes stratégiques. Avec un volume des transactions estimé à 3,9 Mds de DH en 2024, quelle place occupe- t-il au sein de l’écosystème des paiements ? Khalid Doumou : Pour que le chiffre de 3,9 milliards de dirhams de paiements mobiles en 2024 soit replacé dans un contexte plus démonstratif, il faudrait parler d’autres chiffres en 2024, tels que le montant global des paiements par cartes (63 Mds de DH de paie- ments par cartes, TPE et e-com- merce), les retraits d’espèces aux GAB (403 Mds de DH), et celui des transactions en ligne (11 Mds de DH). Quant au volume glo- bal SRBM (Système des règle- ments bruts du Maroc - transferts d’argent entre les banques, institu- tions financières et État), il a traité un volume de 25.262 Mds de DH, à fin 2024. Par ailleurs, l’économie marocaine est bancarisée à hauteur de 58% à fin 2024, c’est dire que 58% des adultes en âge d’avoir un compte bancaire en ont au moins un (19,1 millions de comptes ouverts, dont 18,5 par des individus, avec une répartition de 61% d’hommes et 39% de femmes). La fintech est un «game-changer»,

mais qui suppose que l’on soit prêt à entamer un long périple de négociations avec toutes les instances de régulation du secteur ultra-concurrentiel et critique des paiements digitaux. F. N. H. : Êtes-vous d’avis qu’une adoption plus large du paiement mobile implique un changement dans les habitudes de consommation ? Kh. D. : Pour les digital natives (la génération née avec l'émergence d'Internet et des outils numé- riques, généralement entre 1980- Gen Y et 2000-Gen Z), le téléphone mobile est une extension naturelle du cerveau et de la main. II ne serait donc pas trop difficile de leur demander de vivre dans un monde cashless (sans espèces). Pour les baby-boomers et la géné- ration X, c’est un peu plus difficile. Dans un marché hyper-localisé de la livraison à la demande, des solutions de paytech peuvent accélérer le processus de la livraison du dernier kilomètre, qui représente souvent entre 20 et

50% du coût total de la livraison. Car la révolution du commerce de détail permet un suivi minutieux du processus de commandes, de livraisons et d’établissement des prix (pricing). Il convient également de noter que, selon les derniers chiffres de l’ANRT (Agence nationale de régu- lation des télécommunications) et la DEPF (Direction des études et des prévisions financières), le parc mobile a atteint des sommets à fin 2025. Il a, en effet, dépassé les 59,16 millions d'abonnés à fin décembre 2025, avec certains indicateurs pointant même vers 66,1 millions selon les modes de calcul du taux de pénétration. Le taux de pénétration du portable s’établit, quant à lui, à environ 160,65%, ce qui signifie que de nombreux Marocains possèdent plusieurs cartes SIM ou portables. Près de 91,7% des possesseurs de mobiles utilisent un smart- phone, soit environ 32,5 millions d'unités en circulation. Le nombre d'abonnements Internet mobile s'élève à 38,52 millions, en hausse constante.

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FOCUS ASSURANCE

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rôle croissant. L’ouverture du Rendez-vous de Casablanca de l’assurance a aussi été l’occasion de mettre en avant les enjeux d’in- clusion assurantielle, notamment en Afrique. Mohamed Hassan Bensalah a souligné que de larges franges de la population restent encore en dehors du système assurantiel, tout en estimant que les technologies mobiles, les fintechs et les insurtechs peuvent contribuer à élargir l’accès à l’assurance. Il a cependant insisté sur le fait que cette digitalisation ne peut produire ses effets qu’à condition d’être accompagnée de pédagogie, de simplicité et d’un cadre de confiance. Sur le plan réglementaire, le président de la FMA a rappelé l’importance de la refonte du Livre IV du Code des assurances, présentée comme une évolution attendue pour adapter le cadre légal aux nouvelles réalités du mar- ché et permettre l’émergence de nouveaux modèles. Dans la même logique, le président de l’ACAPS, Abderrahim Chaffai, a indiqué que le secteur est engagé dans «une phase de transformation à la fois profonde et durable» , portée autant par l’intensification des risques que par l’évolution rapide des usages. Il a souligné que l’assurance tend désormais à dépasser sa fonction traditionnelle d’indemni- sation pour intégrer davantage de prévention, de conseil et d’accompagnement. Abderrahim Chaffai a également annoncé que le cadre de solvabilité basée sur les risques, attendu au cours de ce trimestre, vise à mieux aligner les exigences en capital sur le profil réel des risques des entreprises. Structuré autour de trois piliers, ce dispositif s’accompagnera d’exigences renforcées et d’un pilotage finan- cier plus fin, avec notamment le déploiement de l’ORSA et la publication d’orientations en matière d’évaluation des risques et de solva- bilité. Par ailleurs, l’intervention de Bensalah a aussi abordé la question du vieillissement démo- graphique et de la pression croissante sur les systèmes de retraite. En s’appuyant sur des exemples observés au Kenya, en Inde ou en Amérique latine, il a plaidé pour des approches plus inclusives et plus flexibles, combinant innovation digitale et extension progressive de la couverture à des popula- tions jusque-là peu ou pas protégées. La séance inaugurale a enfin été marquée par la signature d’une convention de coopération entre la FMA et l’Association omanaise des assurances, axée sur le partage d’expériences et le renforcement de la coopération entre les deux marchés. Un signal supplémentaire d’ouverture, dans un moment où le secteur cherche à conjuguer innovation, solidité pru- dentielle et élargissement des couvertures. ◆

 Entre montée des risques géopolitiques, accélération technologique et impératif d’inclusion, le secteur de l’assurance entre dans une phase de redéfinition plus profonde que cyclique.

Assurance Le secteur face à une nouvelle géographie du risque La 12 ème édition du Rendez-vous de Casablanca de l’assurance s’est ouverte mercredi 15 avril à Casablanca, sous le haut patronage du Roi Mohammed VI. Organisé par la Fédération marocaine de l’assurance (FMA), l’événement s’est tenu cette année autour du thème : «Nouveaux services et couvertures : l’assurance à la conquête de nouveaux territoires». Par Y. Seddik

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ès l’ouverture, les interventions ont mis en avant un secteur appelé à se repositionner dans un environnement marqué par la montée des incertitudes, l’évolution des usages et l’accélération des transformations technolo- giques. Le président de la FMA, Mohamed Hassan Bensalah, a souligné que l’assurance évolue dans un contexte où l’intelligence arti- ficielle, la data et l’automatisation redessinent progressivement les métiers. Mais il a aussi insisté sur un point central : «malgré cette mutation, l’assurance demeure avant tout un métier de confiance, fondé sur l’humain». Bensalah a parallèlement évoqué les réper- cussions du conflit au Moyen-Orient, estimant qu’il ouvre «une nouvelle phase d’incertitude», avec des effets déjà perceptibles sur les prix de l’énergie, les coûts de transport ou encore les produits de base. Au-delà de ces consé- quences immédiates, il a surtout insisté sur une transformation plus profonde de la nature même du risque.

Il a ainsi rappelé que les dommages liés à la guerre restent généralement exclus des contrats d’assurance, en raison de leur carac- tère massif, simultané et difficilement mutua- lisable. Il a toutefois relevé que certains sec- teurs, comme le transport maritime, l’aérien ou certaines grandes entreprises, recourent déjà à des couvertures spécifiques contre les «War risks». Une évolution qui, selon lui, pose désormais la question d’une assurance confrontée à des risques de plus en plus géopolitiques, en plus des risques politiques, climatiques ou cyber. Cette réflexion s’inscrit dans un débat plus large sur l’évolution du rôle de l’assureur. Face à des risques plus systémiques et plus diffus, les acteurs du secteur ne se limitent plus à l’indemnisation des sinistres. Ils sont aussi appelés à devenir des intervenants de la rési- lience économique et sociale, dans un cadre où les Etats, les réassureurs et les partenariats public-privé pourraient être amenés à jouer un

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FOCUS ASSURANCE

a rappelé que, face à des risques massifs, l’intervention publique reste déterminante. Baddou a également insisté sur l’intercon- nexion croissante des risques. Il a cité la pan- démie de Covid-19 comme illustration d’un événement capable d’affecter simultanément plusieurs maillons de la chaîne assurantielle. Il a aussi évoqué les cyber-risques, en souli- gnant que des attaques peuvent toucher au même moment plusieurs régions ou plusieurs infrastructures. A ses yeux, cette simultanéité constitue un changement majeur pour le sec- teur. Dans le même registre, il a rappelé la récur- rence des événements extrêmes observés en 2023 à l’échelle mondiale, entre cani- cules, inondations, incendies et séismes. Une telle concentration de chocs, a-t-il expliqué, pose inévitablement la question de la capa- cité du marché mondial de l’assurance et de la réassurance à absorber ces sinistres. Il a relié cette question à celle du «protection gap», c’est-à-dire la part des dommages qui demeure non couverte une fois l’assurance intervenue. Sur un autre plan, le responsable a plaidé pour un effort plus marqué en matière de pré- vention. Il estime que le Maroc n’anticipe pas assez et que le secteur lui-même reste encore en retrait sur certains volets, notamment en assurance santé. Il a évoqué la nécessité d’in- tégrer davantage de démarches préventives, comme les check-up, les bilans réguliers ou le dépistage, considérant que cette dimension deviendra un levier important dans les années à venir. Il a également cité les inondations de février 2026 et le fait que certains territoires restent exposés à des phénomènes déjà connus dans la mémoire locale. Le cyber a occupé une place importante dans son intervention. Baddou a relevé que ces couvertures restent encore difficiles à mutualiser et à tarifer, alors même qu’elles intègrent une forte composante de préven- tion. Il a rappelé que les entreprises assurées sur ce volet doivent généralement passer par un processus d’évaluation préalable de leur système d’information et de leurs dispositifs de sécurité. Enfin, le Directeur général de CAT Assurance a appelé le secteur à regarder autrement les insurtechs. Il reconnait que ces acteurs sont encore parfois tenus à distance, alors qu’ils peuvent apporter des idées nouvelles et contribuer à transformer les pratiques. Il plaide pour davantage d’écoute, d’expéri- mentation et d’investissement, estimant que certaines de ces jeunes pousses pourraient faire émerger des solutions utiles pour le marché. ◆

 Baddou estime que le Maroc n’anticipe pas assez et que le secteur lui-même reste encore en retrait sur certains volets.

Transformation des risques Bachir Baddou appelle le secteur à sortir de sa zone de confort Intervenant à l’ouverture de la deuxième journée du Rendez-vous de Casablanca de l’assurance, le vice-président délégué de la FMA et Directeur général de CAT Assurance et Réassurance a appelé le secteur à revoir ses repères face à la transforma- tion des risques. Son constat est celui d’une industrie longtemps habituée à travailler sur des bases historiques stables, mais désormais confrontée à des risques plus complexes, plus interconnectés et parfois plus difficiles à mutualiser.

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Par Y. Seddik

elon Bachir Baddou, l’assurance a toujours pu s’appuyer sur l’historique de la sinistra- lité et sur la profondeur de la donnée pour modéliser et tarifer. Ce cadre, a-t-il expliqué, devient moins lisible. Il a relevé que certains risques restent peu nombreux, mais d’une intensité telle qu’ils fragilisent les mécanismes classiques de mutualisation. Il a également estimé que, sur certains segments, la fron- tière de l’assurable semble avoir été atteinte, même en mobilisant l’ensemble de la chaîne allant de l’assurance à la réassurance et à la rétrocession. Baddou a particulièrement insisté sur le risque climatique. Il a rappelé que le Maroc figure parmi les zones appelées à connaître des changements importants dans les années à venir, avec notamment des épi- sodes de sécheresse plus marqués. Dans ce contexte, il a mis en avant l’intérêt des parte-

nariats public-privé pour élargir la capacité de réponse du secteur. Il a cité, à ce titre, la multirisque climatique agricole, mise en place dans le cadre d’un partenariat public-privé, ainsi que le dispo- sitif de couverture contre les événements catastrophiques adossé au Fonds de solida- rité contre les événements catastrophiques. Revenant sur le séisme d’Al Haouz de 2023, il a estimé que cet épisode avait mis à l’épreuve un dispositif dans lequel les assureurs, le fonds et l’Etat ont chacun joué leur rôle. Il

Habitué à travailler dans des cadres relativement stables, le secteur de l’assurance se retrouve confronté à des risques plus massifs…

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FOCUS ASSURANCE

Industrie assurantielle Un secteur entre révolution démographique, défi sanitaire et impératif d’innovation

des coûts d’assurance maladie. Dans ce contexte, les cliniques privées connaissent une forte expansion, contribuant à renchérir davantage les primes. Face à cette double pression, une transfor- mation du modèle devient inévitable. Des réflexions sont ainsi engagées autour de produits hybrides combinant assurance vie et couverture santé, tandis que les pouvoirs publics déploient des mesures incitatives pour encourager l’épargne individuelle. Par ailleurs, la faible pénétration de l’assurance dans certaines zones rurales - où à peine 20% des habitations sont couvertes contre les risques naturels - met en évidence des inégalités territoriales persistantes. Innovation, régulation et digitalisation Sur le volet de l’innovation, Elizabeth Kelleher Dwyer a insisté sur son rôle central dans la transformation du secteur, malgré la com- plexité du cadre réglementaire américain, marqué par la coexistence de 50 systèmes étatiques. Les nouveaux produits font ainsi l’objet de tests à grande échelle, sur des échantillons pouvant atteindre un million d’assurés, avant leur mise sur le marché. Un écosystème dynamique, soutenu par de nombreux incubateurs, mais confronté à un dilemme constant : trouver le juste équilibre entre innovation et protection des consom- mateurs. En Europe, comme l’a rappelé Angus Scorgie, la régulation demeure un pilier structurant du secteur. Dans ce cadre, la digitalisation apparaît comme un levier clé pour renforcer à la fois la résilience et la compétitivité des assureurs. Elle constitue aujourd’hui l’un des fondements de leur adaptation face à un environnement en mutation rapide. En conclusion, José Galamba de Oliveira a tenu à rappeler que l’intégration croissante de l’intelligence artificielle dans les pro- cessus assurantiels impose une vigilance accrue. Plus que jamais, l’éthique doit guider les choix stratégiques, dans un secteur où la confiance demeure un actif fondamental. ◆

Confrontée au vieillissement des populations, à la montée des coûts de santé et à l’irruption de technologies disruptives, l’industrie de l’assurance est engagée dans une transformation profonde de ses modèles.

Par M. B.

 Les panélistes ont débattu des leviers d’innovation permettant au secteur de s’adapter aux mutations démogra- phiques, sanitaires et technologiques.

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ntre vieillissement des populations, pres- sion croissante sur les systèmes de santé et révolution technologique, les assureurs sont appelés à repenser en profondeur leurs modèles économiques et leur offre de services. Ces profondes mutations qui traversent l’industrie assurantielle mondiale ont été au cœur d’un panel de haut niveau lors de la 12 ème édition du Rendez-vous de Casablanca de l’assurance, tenue les 15 et 16 avril. Réunissant José Galamba de Oliveira, président de l’Association portugaise des assureurs (APS), Elizabeth Kelleher Dwyer, surintendante des Assurances et directrice de la Réglementation des entreprises au sein du DBR (États-Unis), ainsi que Angus Scorgie, responsable de la Réglementation prudentielle et des affaires internationales à Insurance Europe, ce panel a permis de croi-

ser les regards entre l’Europe et les États- Unis sur les défis émergents du secteur. D’emblée, José Galamba de Oliveira a sou- ligné les deux grands chocs qui redes- sinent le paysage assurantiel portugais : le vieillissement accéléré de la population et l’intensification des enjeux sanitaires. Le recours croissant au secteur privé de la santé, conséquence des limites du système public, entraîne une hausse significative

La digitalisation apparaît comme un levier clé pour renforcer à la fois la résilience et la compétitivité des assureurs.

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Multiplicité des risques Jusqu’où faut-il élargir la protection ?

secteur qui est appelée à évoluer. L’assurance ne doit plus être mobilisée qu’au moment du sinistre; elle tend à intervenir en amont, dans la lecture des expositions, l’accompagnement des comportements et la réduction des vul- nérabilités. Cette extension du rôle de l’assurance vaut aussi pour d’autres mutations en cours. La mobilité, par exemple, devient plus complexe à appréhender avec la coexistence de véhi- cules thermiques, électriques, connectés et demain autonomes, sans oublier les nouvelles mobilités individuelles. Même mouvement du côté du numérique. L’essor de l’intelligence artificielle et l’exposi- tion croissante aux cyber-risques obligent le secteur à concevoir de nouvelles réponses, en particulier pour les PME, tout en renforçant les volets de prévention. La présidente de l’UNESPA a également plai- dé pour une assurance plus inclusive, capable de toucher des publics encore insuffisamment couverts : ménages modestes, habitants du monde rural, personnes âgées, personnes en situation de handicap, anciens malades ou encore jeunes générations, dont les attentes diffèrent de celles des clientèles tradition- nelles. L’exemple de l’assurance habitation en Espagne est le plus parlant. Huit foyers sur dix sont assurés, alors même qu’il ne s’agit pas d’une couverture obligatoire. Pour la fédé- ration espagnole, le sujet n’est donc plus seulement de se féliciter de ce taux, mais d’aller chercher les 20% restants. Autrement dit, l’enjeu n’est pas marginal car il touche pré- cisément les segments les plus vulnérables, ceux pour lesquels l’absence d’assurance accroît fortement l’exposition aux chocs. L’autre chantier mis en avant concerne la prévoyance et l’épargne longue. Avec l’allon- gement de l’espérance de vie, la question de la couverture des besoins futurs devient plus pressante. Mirenchu Del Valle Schaan a rappelé qu’en Espagne, l’épargne accumu- lée dans les dispositifs complémentaires ne représente que 8% du PIB, contre 32% dans l’Union européenne et 142% aux Etats-Unis. Pour elle, l’assurance ne peut plus être pen- sée indépendamment de cette problématique de préparation financière du long terme. D’où son plaidoyer pour un cadre réglemen- taire et fiscal stable, capable d’encourager les décisions de long terme, ainsi que pour des mécanismes associant davantage les entreprises et les pouvoirs publics. L’exemple britannique des systèmes d’adhésion auto- matique à des régimes complémentaires a été cité comme piste efficace pour élargir rapide- ment la couverture. ◆

Face à la multiplication des chocs climatiques, à la montée des cyber-risques, au vieillissement démographique ou encore à la transformation des mobilités, l’assurance est poussée à élargir sa mission. Non plus seulement indemniser, mais prévenir, accompagner et couvrir plus largement. Par Y. Seddik

 Face à la montée des risques climatiques, au vieillissement démographique et aux nouveaux usages, l’assurance est appelée à élargir son périmètre d’action.

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est cette vision qu’a défendue Mirenchu Del Valle Schaan, présidente de l’UNESPA, la fédération espagnole des assurances, lors du Rendez-vous de Casablanca de l’assurance. Son intervention ne s’est pas limitée à un constat d’incertitude. Elle a surtout montré comment cette incertitude recompose en pro- fondeur le rôle de l’assurance. Les tensions géopolitiques, les perturbations économiques et la fréquence accrue des événements extrêmes forment désormais un environne- ment durablement instable. A cela s’ajoute une évolution plus structurelle : les risques se diversifient, se diffusent et deviennent parfois plus difficiles à circonscrire dans les cadres traditionnels de couverture. L’exemple espagnol, très présent dans son propos, montre cette bascule. Les inonda- tions de Valence en 2024, qui ont causé 229 morts, 2.900 blessés et un coût d’envi- ron 5 milliards d’euros pour le secteur, ont rappelé le rôle central de l’assurance dans

la reconstruction. D’autres épisodes récents sont venus confirmer cette pression crois- sante : tempête Filomena en 2021, sécheresse de 2023, incendies de l’été dernier, puis suc- cession de tempêtes dans le sud de l’Espagne depuis le début de 2026, avec plus de 400.000 sinistres recensés. L’idée défendue est que les événements extrêmes ne relèvent plus de l’exception, mais s’installent dans la durée. Dans ce cadre, la réponse assurantielle ne peut plus être pensée sous le seul angle de la couverture financière. Mirenchu Del Valle Schaan a insisté sur la prévention, l’antici- pation et la diffusion d’une culture du risque. En creux, c’est toute la chaîne de valeur du

En Espagne, huit foyers sur dix sont assurés, alors même qu’il ne s’agit pas d’une couverture obligatoire.

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Rôle des assureurs De la réparation à la prévention, un changement de paradigme en marche

Comme l’a souligné Sana Attig, le faible taux de sinistralité observé au Maroc s’explique en partie par une sous-déclaration des sinistres, liée à une défiance persistante entre assurés et assureurs. À l’inverse, une meilleure trans- parence permettrait d’affiner les modèles de tarification et d’adapter les offres. En Afrique subsaharienne, où les taux de pénétration demeurent très faibles, cette question est encore plus critique. Les mar- chés y sont caractérisés par une forte hété- rogénéité : d’un côté, une clientèle élitiste, connectée et plus confiante; de l’autre, des segments largement exclus ou méfiants vis-à- vis du système assurantiel. D’où la nécessité d’une approche profondément contextualisée et personnalisée. L’innovation au service de la prévention Enfin, Isabelle Antoine a illustré de manière concrète cette transition vers une assurance proactive. Les solutions d’assurance connec- tée, basées sur l’analyse des comportements de conduite, permettent aujourd’hui de réduire significativement les risques, notamment chez les jeunes conducteurs. Certaines offres ont ainsi permis de diminuer de près de 25% le taux de sinistralité, illustrant l’émergence d’un véritable cercle vertueux entre prévention et performance. Au-delà des données, l’innovation passe éga- lement par des dispositifs très opérationnels : proposition de gilets airbags pour les motards, ou encore systèmes d’alerte par SMS en cas d’intempéries, permettant aux assurés d’anti- ciper les risques. Dans le cas de la grêle, dont le coût peut atteindre jusqu’à 4.000 euros par sinistre, ces dispositifs peuvent aller jusqu’à proposer la prise en charge de frais de station- nement sécurisé pour éviter les dommages. Ces initiatives s’inscrivent dans une logique de «Test and learn» , traduisant une transfor- mation progressive mais profonde du sec- teur. L’assurance de demain ne sera plus uniquement réparatrice : elle sera prédictive, préventive et intégrée dans le quotidien des assurés. ◆

l’occasion de la 12 ème édition du Rendez-vous de Casablanca de l’assurance, organisée les 15 et 16 avril à Casablanca, un panel dédié à la transformation du rôle des assureurs a mis en lumière une mutation profonde du secteur. Intitulé «Comment les assureurs redéfinissent leur rôle en tant qu’acteurs de la prévention et des services : cas de l’assurance automo- bile et habitation» , ce panel a réuni Christian Pierotti, directeur des Affaires européennes et internationales de France Assureurs, Julia Wiens, Directrice générale de la Supervision des assurances et des Fonds de pension en Allemagne, Sana Attig, directrice Lead Protection sociale chez Deloitte Afrique fran- cophone, ainsi que Isabelle Antoine, directrice du Marché IARD particuliers chez AXA France. Pour Christian Pierotti, la prévention n’est plus un complément, mais bien le cœur du métier assurantiel. Le secteur est aujourd’hui traver- sé par une série de transformations majeures : mutation technologique, évolution des modes de consommation, multiplication des catas- trophes naturelles. «Nous sommes face à un véritable changement de paradigme», a-t-il A Face aux ruptures technologiques, climatiques et comportementales, les acteurs de l’assurance ne se contentent plus d’indemniser : ils deviennent désormais des acteurs centraux de la prévention et des services. Par M. B. souligné. L’essor de l’intelligence artificielle et de la digitalisation ouvre la voie à de nouvelles formes de prévention, notamment face aux risques émergents tels que les cyberattaques, redéfinissant ainsi la chaîne de valeur de l’assurance. Régulation, confiance et innovation Du côté de la régulation, Julia Wiens a tenu à nuancer l’opposition entre assurance tradi- tionnelle et assurance moderne, insistant sur une coexistence marquée par la concurrence. Le véritable enjeu réside dans la proportion- nalité des cadres réglementaires : alléger la bureaucratie pour favoriser l’innovation, sans pour autant fragiliser la stabilité du système. Le marché allemand de l’assurance auto- mobile illustre ces tensions, avec une forte intensité concurrentielle, des marges faibles et un niveau de pénétration relativement limité sur certaines offres. Dans ce contexte, la protection des données devient un enjeu stratégique majeur, à l’heure où les risques cyber s’intensifient. En Afrique, la problé- matique centrale reste celle de la confiance.

 Les experts ont mis en évidence la transition du secteur vers un modèle centré sur la prévention, porté par la digitalisation, l’innovation et une meilleure compréhension des comportements des assurés.

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