Découvrez le numéro 981 de Finances News Hebdo, premier hebdomadaire de l'information financière au Maroc
Du 14 mai 2026 - 8 DH - N° 1235
PREMIER HEBDOMADAIRE DE L'INFORMATION FINANCIÈRE AU MAROC
Directeur de la publication : Fatima Ouriaghli
Remboursements – Traçabilité - Fraude La feuille de soins électronique change les règles du jeu P.18/19
● 2026 concentre plusieurs opérations capitalistiques majeures, de Sanlam-Allianz à Holmarcom-BMCI, en passant par Retail Holding-Label’Vie, CMGP-CPCM et Ayrad- CMT. Tour d’horizon.
P. 6/7
Réglementation pharmaceutique Transformation en profondeur du dispositif de pharmacovigilance Entretien avec Abdelmadjid Belaïche, expert en industrie pharmaceutique.
Politique monétaire Les défis du ciblage de l’inflation
Développement
Le pari territorial du Maroc
P.20 à 22
P. 12 à 16
P. 9
Dépôt légal : 157/98 ISSN : 1114-047 - Dossier de presse : 24/98 - Adresse : 83, Bd El Massira El Khadra, Casablanca - Tél. : (0522) 98.41.64/66 - Fax : (0522) 98.40.22 - Adresse web : www.fnh.ma
SOMMAIRE
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 14 MAI 2026
4 ACTUALITÉ
Entretien avec Younes Ezzahar : Eaneer, Le solaire, un levier de compétitivité 32 L'UNIVERS DES TPME
Editorial
Voyons voir : Moyen-Orient : Le risque du grand basculement
BOURSE & FINANCES
Point Bourse Hebdo : Un rebond suspendu à trois variables Marchés : Le grand Monopoly des capitaux marocains en 2026 Retail Holding : Le nom derrière les enseignes Politique monétaire : Les défis du ciblage de l’inflation Entretien avec Ahmed Kchikeche : Entreprises Tech, Quand l’IA dope les valorisations
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Fatima Ouriaghli Directeur général, Responsable de la publication
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Finances publiques
L Le calme avant la tempête ?
Transition énergétique : Les PME en moyenne ten- sion, les «laissées-pour-compte» 34 DEVELOPPEMENT DURABLE
es finances publiques se portent, semble-t-il, mieux. C’est ce que montrent les chiffres sur l’exécution de la Loi de Finances 2026 présentés mardi au Parlement par le ministre délégué chargé du Budget, Fouzi Lekjaa. En effet, une hausse de 10,4 milliards de dirhams des recettes fiscales à fin avril est loin d’être anodine. Encore moins lorsqu’elle intervient dans un contexte international marqué par des tensions géopolitiques, les incertitudes énergétiques et une croissance mondiale hésitante. Cette performance budgétaire s’explique, entre autres, par la forte progression de l’impôt sur les sociétés, en augmentation de 25%, soit 9,1 milliards de dirhams supplémentaires. Autrement dit, les entreprises marocaines paient davantage d’impôts. Et cela peut vouloir dire deux choses : soit l’administration fiscale est devenue redoutablement efficace, soit l’activité économique génère davantage de bénéfices. En réalité, les deux phénomènes semblent se conjuguer. En effet, depuis plusieurs années, l’Etat affine sa machine fiscale à travers notamment la hausse de la digitalisa- tion, le renforcement des mécanismes de contrôle et l’élargissement progressif de l’as- siette fiscale, lequel commence à produire des effets tangibles. Mais il serait simpliste de réduire cette amélioration à une simple performance technique de l’Administration. Car ces chiffres traduisent également une résilience économique réelle. Le pays conti- nue d’investir massivement dans les infrastructures, attire des capitaux étrangers, développe ses filières industrielles et consolide sa place dans les chaînes de valeur mondiales. L’automobile, l’aéronautique, les phosphates, les énergies renouvelables ou encore les services financiers continuent de soutenir l’activité économique. Et pourtant, ce qui retient peut-être le plus l’attention dans cette dynamique bud- gétaire, ce n’est pas uniquement la progression des recettes fiscales, mais aussi l’ampleur des dépenses que l’Etat assume. Le gouvernement continue, en effet, à sortir le chéquier pour amortir les chocs sociaux. Pas moins de 600 millions de dirhams chaque mois pour le gaz butane. Une enveloppe mensuelle de 650 MDH pour stabiliser les prix du transport et 300 MDH pour contenir à leurs niveaux actuels les tarifs de l’électricité, dont le coût devrait atteindre 3 Mds de DH. Ce sont donc des milliards de dirhams qui sont mobilisés pour empêcher que les tensions internationales ne se transforment en crise sociale interne. Autrement dit, les finances publiques s’améliorent, mais ce raffermissement est immédiatement réinjecté dans la protection du pouvoir d’achat. Alors, cette trajectoire budgétaire positive peut-elle réellement résister à l’évolution de la situation au Moyen- Orient ? Une interrogation légitime, d’autant que les équilibres actuels restent assez fragiles. Le Maroc importe l’essentiel de ses besoins énergétiques. Chaque flambée des cours du pétrole se répercute irrémédiablement sur l’économie nationale. Jusqu’ici, Rabat a réussi à absorber une partie des hausses grâce aux mécanismes de compensation et à une gestion budgétaire relativement prudente. Mais un embrasement au Moyen- Orient, qui s’ajouterait au blocus du détroit d’Ormuz, changerait totalement l’équation. Avec notamment le risque d’un choc pétrolier mondial qui n’a rien de théorique. Et dans pareil contexte, les chiffres présentés par Lekjaa pourraient rapidement devenir obsolètes. Un baril durablement installé au-dessus de 100 dollars exercerait une pression considérable sur les finances publiques. L’Etat serait alors confronté à un vrai dilemme : laisser filer les prix au risque d’une forte colère sociale ou accroître davantage les subventions au prix d’un dérapage budgétaire. Clairement, le déficit, attendu à 3% du PIB à fin 2026 contre 3,5% auparavant, pourrait très vite redevenir le principal sujet d’inquiétude. Pour l’instant en tout cas, les comptes publics tiennent bon. Mais les équilibres budgé- taires restent suspendus à des événements sur lesquels Rabat n’a aucune emprise. u
36 La protection de la marque à l'OMPIC TRIBUNE LIBRE
ECONOMIE
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Développement : Le pari territorial du Maroc Adoption du projet de loi organique sur les régions: 12 Mds de DH de transferts annuels à partir de 2027 Entretien avec Selma Sidki : Développement ter- ritorial, «Le succès de cette réforme se mesure-ra à sa capacité à résorber les disparités intrarégio- nales» Aïd Al-Adha : Les prix du mouton au centre des inquiétudes Remboursements – Traçabilité - Fraude : La feuille de soins électronique change les règles du jeu Entretien avec Abdelmadjid Belaïche : Réglementation pharmaceutique, «Le Maroc trans- forme en profondeur son dispositif de pharmaco- vigilance» Réseau habitat et francophonie : L’expérience marocaine mise en avant par Al Omrane à Marra- kech Entretien avec Abdelghani Youmni : Marocains résidant à l'étranger, «Le potentiel de la diaspo-ra reste encore largement sous-exploité» Maroc 2030 : Le Royaume veut transformer le bal- lon rond en moteur économique Entretien avec Abdelaaziz Ait Ali : IDE, «Le défi central est de maximiser l'impact de ces inves-tis- sements»
38 HIGH-TECH
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Emploi : L’IA place le marché du travail sous pression
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40 CULTURE
Le Scribe du Piémont : Abdellah Mouttaqi ravive la mémoire du savoir marocain et andalou
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• Directeur des rédactions & Développement : David William • Journalistes : Charaf Jaidani, Leïla Ouriaghli, Youssef Seddik, Khalid Aourmi, Ibtissam Zerrouk • Révision : M. Labdaouat • Directeur technique & maquettiste : Abdelillah Chamseddine • Mise en page : Zakaria Beladal
• Assistantes de direction : Amina Khchai • Département commercial : Samira Lakbiri • Administratif : Fatiha Aït Allah • Édition : JMA CONSEIL
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VOYONS VOIR
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FINANCES NEWS HEBDO JEUDI 14 MAI 2026
Moyen-Orient
Le risque du grand basculement
De son côté, Donald Trump, fidèle à son style, jette les propositions iraniennes «à la poubelle», affirmant que le cessez-le-feu n’a que «1% de chances» de survivre. Et pourtant, malgré les surenchères verbales, personne ne semble réellement vouloir franchir le point de non-retour. En effet, tous les acteurs agitent la menace d’un embrasement total tout en essayant discrètement d’éviter qu’il ne sur- vienne réellement. Les Etats-Unis veulent maintenir leur domina- tion stratégique sans s’enliser dans une guerre régionale incontrôlable. Israël veut neutraliser la menace iranienne sans provoquer un chaos énergétique mondial qui se retournerait contre ses alliés occidentaux. Les monarchies du Golfe veulent protéger leurs infrastructures tout en évitant d’être transformées en champ de bataille permanent. Quant à l’Iran, il veut démontrer sa capacité de nuisance sans provoquer une des- truction totale de son économie déjà asphyxiée. Et à côté, le Hezbollah promet «l’enfer» à Israël, tout en refusant toute discussion sur son désar- mement. Alors ? Alors le monde s’accommode de cette instabilité qui perdure. En espérant que l’on ne bascule pas brutalement d’une guerre contenue à un embrasement régional généralisé, dont les secousses politiques, sécuritaires et écono- miques dépasseraient largement les frontières du Moyen-Orient. ◆ oui , je souhaite m’abonner à cette offre spéciale pour 1 an BULLETIN D’ABONNEMENT Mon abonnement comprend : ❑ 48 numéros Finances News hebdo & 2 numéros du Hors-série. Voici mes coordonnées : ❑ M ❑ Mme ❑ Mlle Nom/Prénom : ................................................................................... Adresse : ............................................................................................ Ville : ............................. Code Postal : ............................................ Tél : ........................................ Fax : ................................................. E-mail : ............................................................................................. Mon règlement ci-joint par : ❑ Chèque bancaire ou virement bancaire à l’ordre de JMA Conseil : Banque Populaire, Agence Abdelmoumen, Compte N° 21211 580 5678 0006-Casablanca - (Maroc)
de constater qu’Israël, il n’y a pas si long- temps ennemi juré d’une partie du monde arabe, livre aujourd’hui des batteries de défense anti- aérienne aux Emirats. Si les accords d’Abraham avaient ouvert une porte diplomatique, la guerre actuelle est ainsi en train de transformer cette ouverture en véritable alliance sécuritaire régio- nale. Dans cette nouvelle architecture du Moyen- Orient, les anciens tabous tombent donc les uns après les autres. Les intérêts stratégiques remplacent progressivement les vieux slogans idéologiques. Au point que, désormais, plusieurs capitales arabes perçoivent davantage l’Iran et son influence régionale comme le principal fac- teur de déstabilisation, bien plus qu’Israël. Pendant ce temps, à Téhéran, le ton se durcit encore davantage. Dans le cadre des discus- sions en cours pour mettre définitivement fin à la guerre, la proposition iranienne est «à prendre ou à laisser», disent les Gardiens de la révolution. Traduction diplomatique : il n’y aura pas de recul, et certains parlementaires évoquent même ouver- tement un enrichissement d’uranium à 90%.
L a situation au Moyen-Orient est toujours extrê- mement tendue. D’un côté, une diplomatie fébrile tente de maintenir sous perfusion un cessez-le- feu déjà vacillant. De l’autre, les discours mar- tiaux, les démonstrations de force et les tensions autour du détroit d’Ormuz rappellent chaque jour que la région demeure assise sur l’un des foyers géopolitiques les plus inflammables de la planète. Une inflammabilité au demeurant confir- mée par le durcissement de ton du Qatar, qui demande publiquement à l’Iran de ne pas utiliser Ormuz pour «faire chanter» les monarchies du Golfe. Par D. William
Il faut savoir que, pendant longtemps, les pétro- monarchies ont cru pouvoir naviguer entre les tempêtes régionales grâce à la diplomatie, aux milliards de dollars et aux garanties sécuritaires américaines. Mais la guerre déclenchée le 28 février a subitement rappelé que cette région est en réalité une véritable poudrière. Les Emirats arabes unis en savent désormais quelque chose, eux qui ont été frappés par plus de 2.800 missiles et drones iraniens en quarante jours, selon Abou Dhabi. Mais le plus cocasse dans cette guerre est
Malgré les surenchères verbales, personne ne semble réellement vouloir franchir le point de non-retour.
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Point Bourse Hebdo Un rebond suspendu à trois variables
L Après un premier trimestre marqué par une forte correction, la Bourse de Casablanca a retrouvé une partie de son élan en avril. Les analystes estiment que le marché casablancais a bénéficié d’un mouvement de rattrapage, soutenu par des niveaux de valorisation jugés plus attractifs et par des fondamentaux toujours solides. davantage un rattrapage sélec- tif après la correction du pre- mier trimestre qu’un changement durable de tendance. Le potentiel de poursuite du mouvement reste réel, mais il dépend encore de trois variables : une normalisation du risque géopolitique, une sta- bilisation des prix des matières premières et des résultats du premier trimestre suffisamment solides pour conforter la dyna- mique des sociétés cotées. Par Y . Seddik
Evolution de l'indice Masi depuis début mai 2025
e MASI a progressé de 8,29% sur le seul mois d’avril pour clôturer à 18.583,53 points, réduisant sa contre-performance annuelle à -1,39% contre -8,95% à fin mars. De son côté, le MASI 20 affiche une hausse plus modérée de 4,23% sur le mois, tout en main- tenant un recul de 8,73% depuis le début de l’année. Cette reprise intervient dans un environnement encore dominé par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, qui continuent d’alimenter la volatilité des matières premières et les risques sur les conditions financières mondiales. Malgré ce contexte, le marché conserve une profondeur appréciable, avec un volume global de 11,34 milliards de dirhams en avril, dont 10,44 milliards réalisés sur le marché central. La capitalisation bour- sière s’est établie à 1.063 mil- liards de dirhams à fin avril. BKGR tempère toutefois la lec- ture du rebond. Pour les ana- lystes, la hausse du mois traduit
TOP Performances
FLOP Performances
Rebab Company Promopharm Maroc Leasing
-9,44%
+15,23% +14,87%
SMI Stroc Industrie Microdata
-7,6%
-5,21%
+13,17%
En données quotidiennes, l’in- dice se maintient au-dessus des moyennes mobiles 50, 100 et 200 séances, tandis que la MM20 vient désormais se caler au voisinage immédiat des cours. Cette confi- guration traduit un ralentissement du momentum de court terme, mais pas encore une dégrada- tion franche de la structure. La zone 18.800/18.850 points appa- raît désormais comme le premier niveau d’équilibre à surveiller. Le marché évolue à présent sous une zone de résistance située entre 19.000 et 19.100 points, après l’échec récent sous
19.200/19.300 points. Le fran- chissement durable de cette première zone permettrait de relancer le mouvement vers 19.200/19.300 points, puis vers 19.550 points. À l’inverse, une poursuite de la consolidation sous 19.000/19.100 points maintiendrait le marché dans une phase d’attente à court terme. Le premier niveau de soutien se situe autour de 18.800/18.850 points, suivi de la zone 18.300/18.400 points, qui reste le support technique struc- turant du rebond engagé depuis avril. ◆
Sur le plan des valorisations, le marché se traite actuellement sur un PER estimé à 21,2x en 2026, avec un rendement du dividende attendu de 2,8%. Techniquement, l’indice MASI évolue désormais autour de 18.851 points, marquant un repli modéré après son pic récent proche de 19.238 points. Le mou- vement reste néanmoins inscrit dans une dynamique de reprise, avec une consolidation qui inter- vient au-dessus de plusieurs niveaux techniques importants.
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Marchés Le grand Monopoly des capitaux marocains en 2026 Les pions bougent vite sur l’échiquier économique au Maroc. Banque, assurance, distribution, industrie agricole, mines… : 2026 concentre plusieurs opérations capitalistiques majeures, de Sanlam-Allianz à Holmarcom-BMCI, en passant par Retail Holding-Label’Vie, CMGP-CPCM et Ayrad-CMT. Tour d’horizon.
aux outils de scoring. «Cette vague de consolida- tion actuelle est la preuve que les groupes marocains ont désormais la surface finan- cière et l'expertise pour pilo- ter leur propre destin. Suivant le même trend que notre éco- nomie, nous sommes passés d'un capitalisme d'opportunité à un capitalisme de structure. Pour un investisseur étranger, voir des acteurs locaux comme Holmarcom stabiliser des sec- teurs stratégiques, c'est un énorme signal de confiance dans la solidité du Royaume», nous confie un profession- nel du conseil M&A. Et d’ajou- ter : «le marché s’est déblo- qué parce qu’il y a en même temps des vendeurs identifiés, des acheteurs locaux capables de financer et des actifs déjà structurés. Quand ces trois éléments sont réunis, les dis- cussions vont beaucoup plus vite» . Jamal El Mellali, directeur et responsable de la notation des banques en Afrique franco- phone chez Fitch Ratings, relie cette évolution aux nouveaux besoins des clients. «La sophis- tication croissante des besoins des clients, solutions intégrées, services multicanaux, innova- tions digitales, favorise l’émer- gence de groupes de taille plus importante, mieux armés pour investir durablement», relève-t- il. Appliquée au dossier BMCI- Holmarcom, cette analyse ren- voie aux questions d’intégration commerciale, de systèmes d’in- formation, de coût du risque et de cohérence d’ensemble entre les actifs bancaires concernés. Fitch souligne également que les fusions bancaires, dans les marchés émergents, entraînent souvent des coûts d’intégration à court terme, avant de soutenir la rentabilité à moyen et long terme lorsque les positions de marché se renforcent et que les économies d’échelle se maté- rialisent. La lecture financière dépendra donc de l’exécution: synergies réalisées, maîtrise des coûts, stabilité des équipes, qualité du risque et allocation du capital.
Par Y . Seddik
De la banque à la mine, en passant par l’assurance et
la distribution, plusieurs groupes marocains ont engagé en 2026 des opérations qui changent leurs périmètres et leurs équilibres actionnariaux.
S
i le premier semestre 2026 devait avoir un titre, ce serait celui de la «Grande recompo- sition». En quelques mois, plu- sieurs dossiers ont déplacé les lignes dans des secteurs qui pèsent lourd dans l’écono- mie marocaine. Banque, assu- rance, distribution, industries, mines… : les opérations ne se ressemblent pas, mais elles ren- voient à des contraintes que les entreprises cotées connaissent bien. Les métiers coûtent plus cher à financer, les systèmes d’infor- mation absorbent des budgets plus importants, la conformité pèse davantage, la data et la cybersécurité ne relèvent plus du confort opérationnel. La taille critique devient un sujet
de bilan, de marge et d’exécu- tion. Le marché mondial donne déjà un élément de lecture, puisqu’en 2025 la valeur des fusions-acquisitions a dépassé 4.800 milliards de dollars, selon Dealogic, en hausse de 41% sur un an, alors que le nombre d’opérations reculait d’environ 6% à 38.395 transactions. Moins de dossiers, mais des tic- kets plus élevés. Depuis le début de 2025, 70 transactions de plus de 10 milliards de dollars ont été conclues, dont 22 au quatrième trimestre. Le Maroc se situe évidemment sur des montants bien plus modestes, mais la mécanique n’est pas étrangère: les groupes cherchent à modi- fier leur position, pas seulement à empiler des actifs.
BMCI-Holmarcom, le dossier bancaire le plus structurant La sortie annoncée de BNP Paribas dans BMCI ouvre la voie à une montée en puissance d’Holmarcom dans la banque, après l’acquisition de Crédit du Maroc. La reprise de 67% de BMCI donnerait au groupe une présence bancaire plus large, dans un secteur où les inves- tissements réglementaires, technologiques et prudentiels pèsent sur les établissements. Avec Bâle III, les exigences de fonds propres, de liquidité et de gestion du risque ont ren- forcé les besoins de pilotage des banques. À ces éléments s’ajoutent les dépenses liées aux plateformes digitales, à la cybersécurité, aux données et
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elles pourraient, à terme, réduire l'intensité concurrentielle au détriment de l'usager final. Le marché surveille ainsi de près les conditions suspensives impo- sées par les autorités pour main- tenir un équilibre sain. En définitive, 2026 restera peut- être comme une année histo- rique pour les deals. Plusieurs groupes marocains reprennent ou réorganisent des actifs impor- tants, avec des périmètres plus larges et des contraintes d’exé- cution plus élevées. « On est en train de muscler le bilan des champions nationaux pour qu’ils puissent tenir la route seuls, sans dépendre de décisions prises à l’étranger», résume notre expert. Pour le marché, la suite dépen- dra de la capacité de ces opéra- tions à se traduire en marges, en liquidité et en histoires d’inves- tissement lisibles. ◆
L’assurance face aux exigences de solvabilité
Le rapprochement Sanlam- Allianz intervient dans un sec- teur soumis, lui aussi, à des exigences prudentielles plus importantes. L’assurance doit intégrer la digitalisation des parcours clients, l’évolution des risques couverts et le renforce- ment progressif des cadres de solvabilité. Au Maroc, l’adapta- tion du dispositif prudentiel à une approche plus sensible aux risques rapproche le secteur des standards internationaux de type Solvabilité II. Une opéra- tion de fusion suppose ensuite l’intégration des portefeuilles, l’harmonisation des systèmes, la préservation des réseaux et la continuité commerciale. Le précédent AtlantaSanad offre un élément de compa- raison. Née de la fusion entre Atlanta Assurances et Sanad Assurances en 2020, la compa- gnie affichait à fin septembre 2025 un chiffre d’affaires de près de 4,54 milliards de dirhams, en hausse d’environ 15% sur un an. La comparaison reste toutefois limitée par les différences de périmètre, de calendrier et de conditions d’intégration entre les opérations. Par ailleurs, Retail Holding et Label’Vie travaillent sur un regroupement dans un métier où les paramètres opération- nels pèsent directement sur les marges. Achats, logistique, fon- cier, stocks, formats commer- ciaux, systèmes d’information et prix en rayon structurent la performance de la distribution moderne. Pour les investis- seurs, les points de suivi porte- ront sur la gouvernance du futur ensemble, le flottant, la liquidité, le financement de l’expansion et l’évolution des marges. «Sur un dossier retail, on passe beau- coup de temps sur les baux, les stocks, les conditions fournis- seurs et les systèmes. Le mul- tiple payé dépend souvent de ces détails, pas seulement du réseau ou du chiffre d’affaires», précise notre expert pour qui le marché regardera d’abord ce que le regroupement per-
La sophistication croissante des besoins des clients, solutions intégrées, services multicanaux, innovations digitales, favorise l’émergence de groupes de taille plus importante, mieux armés pour investir durablement.
met réellement de gagner sur les achats, la logistique, les stocks et les coûts fixes. De son côté, CMGP Group a finalisé l’acquisition de 95% de CPCM, opération valorisée à près d’un milliard de dirhams. Le groupe élargit ainsi son exposition aux produits phytosanitaires, aux intrants et au traitement des eaux. Cette acquisition intervient dans un contexte où les besoins liés à l’irrigation, à la producti- vité agricole et à la gestion de la ressource hydrique occupent une place croissante dans les décisions d’investissement des exploitants et des opérateurs agricoles. CMT connaît, pour sa part, une évolution de son actionnariat avec l’arrivée d’Ay- rad Group Limited via OSEAD Fund et le projet de contrôle conjoint associant Ayrad et la CIMR. Un tour de table stabilisé peut modifier la perception du risque par le marché, notam- ment dans une activité minière où les investissements d’explo- ration, de développement et de montée en capacité s’inscrivent sur des cycles longs.
dans des structures consolidées. Enfin, la croissance externe devient un relais dans des mar- chés où la progression organique peut être lente. Les groupes cherchent alors des gains de pro- ductivité plus rapides à travers les synergies opérationnelles, la mutualisation des coûts et l’élar- gissement des périmètres. Cette concentration du capital place le Conseil de la concurrence et les régulateurs sectoriels (ACAPS, AMMC) face à une responsa- bilité historique. Si ces fusions renforcent la solidité systémique,
Conformité, technologie, croissance externe
Cette effervescence capitalis- tique tient à plusieurs facteurs de pression. Le premier est régle- mentaire : entre Bâle III pour les banques et l’adaptation pro- gressive des cadres prudentiels inspirés de Solvabilité II dans l’assurance, les besoins en fonds propres deviennent plus lourds et rendent les positions inter- médiaires plus difficiles à tenir. À cela s’ajoute l’investissement technologique. Cybersécurité, data, automatisation et intelli- gence artificielle appliquée aux processus industriels ou finan- ciers exigent des budgets récur- rents, plus faciles à absorber
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restauration collective, nettoyage, gardiennage, espaces verts, assai- nissement. L’activité revendique 1,2 Md de DH de chiffre d’affaires, plus de 300 clients et 210.000 convives servis par jour. Ainsi, la fusion avec Label’Vie vient donc donner une lecture plus directe de cet ensemble. L’opération prévoit l’absorption de Label’Vie par Retail Holding, avec une cotation concomitante des actions Retail Holding. Les action- naires de Label’Vie recevraient automatiquement des titres Retail Holding cotés, selon une parité de huit actions Retail Holding pour onze actions Label’Vie. Le projet reste soumis aux visas de l’AMMC et à l’approbation des assemblées générales extraordinaires des deux sociétés. Le marché lira désormais l’en- semble fusionné comme un groupe de consommation plus large, expo- sé à plusieurs formats, plusieurs enseignes et plusieurs géographies. Le business plan 2026-2030 prévoit d’ailleurs 47 Mds de DH de chiffre d’affaires en 2030 contre 21,7 Mds de DH en 2025 proforma, avec un EBITDA attendu à 3,8 Mds de DH et un résultat net de 1,434 Md de DH. Retail Holding sort ainsi de l’ombre au moment où le retail marocain se recompose. Dossier à suivre. ◆ Actionnariat de Retail Holding avant et après l’opération Avant l’opération, le capital de Retail Holding est présenté comme détenu à 52,4% par Best Financière, 26,1% par Groupe Sanam, 14,4% par Groupe CDG et 7% par le flottant. Après la fusion, la structure actionnariale ressor- tirait à 27,5% pour Best Financière, 13,7% pour Groupe Sanam, 3,7% pour Groupe CDG, 7,6% pour IFC et 47,5% pour le flottant. Lors de la conférence de présentation de la fusion, le management a précisé que l’opération prévoit un droit de vote double pour les actions détenues depuis plus de deux ans à compter du premier jour de la fusion. Ce mécanisme est présenté comme permettant notamment à Best Financière, actionnaire his- torique de référence, de conserver le contrôle de Retail Holding post- fusion.
À travers la fusion projetée avec
Label’Vie, Retail Holding quitte le
registre de la struc- ture de contrôle pour entrer dans celui des groupes cotés suivis par le marché.
Retail Holding Le nom derrière les enseignes
O Actionnaire de référence de Labe’lVie, Retail Holding s’apprête à devenir le véhicule coté du nouvel ensemble issu de la fusion-absorption projetée. Encore peu connu du grand public, le groupe réunit des activités de grande distribution, cash & carry, prêt-à-porter, restauration rapide et loisirs et services, avec un périmètre appelé à dépasser la seule lecture alimentaire du dossier. Portrait. Par Y . Seddik
n connaît Carrefour, Atacadao, Supeco, Kiabi, Burger King ou encore Brands & Corners (Ex-Virgin). On connaît moins Retail Holding. Pourtant, c’est ce nom-là qui s’ap- prête à arriver au premier plan, avec la fusion-absorption projetée de Label’Vie et la cotation de Retail Holding à la Bourse de Casablanca. Jusqu’ici, Label’Vie incarnait la partie visible du groupe pour les investisseurs. Elle avait la cote, les chiffres publiés, le réseau de maga- sins, la marque Carrefour en façade et une histoire boursière déjà instal- lée. Retail Holding restait davantage dans l’arrière-plan, comme mai- son-mère et plateforme de déve- loppement. L’opération annoncée inverse en partie cette lecture et fait remonter au marché un périmètre plus large, où la grande distribution n’est qu’un morceau d’un ensemble beaucoup plus diversifié. Créé en 2005, Retail Holding affiche 3,2 Mds de DH de chiffre d’affaires hors Label’Vie et une présence dans quatre pays (Maroc, Côte
d’Ivoire, Sénégal et France). Après fusion, l’ensemble compterait plus de 20.000 collaborateurs. Le groupe est présent dans plusieurs métiers liés au retail et aux services, notam- ment la grande distribution, le prêt- à-porter, la restauration rapide, les loisirs, la restauration collective et le Facility management. Label’Vie reste bien évidemment le pilier. La société, née de Hyper SA en 1985, a changé de taille par étapes : rachat des maga- sins Supersol, partenariat avec Carrefour, reprise de Metro, déve- loppement d’Atacadao, puis lan- cement de Supeco. À fin 2025, elle compte 411 points de vente au Maroc, 362.909 m² de superficie globale, 10.300 collaborateurs, 18,5 Mds de DH de chiffre d’affaires et 594 MDH de résultat net. Retail Holding en détient 50,3%. De son côté, Retail Holding, action- naire de référence de LabelVie, porte aussi des relais moins connus du grand public marocain. CDCI, en Côte d’Ivoire, en est l’exemple le
plus parlant. Créée en 1989 à partir des activités de distribution d’Uni- lever, cette plateforme exploite 125 magasins dans une quarantaine de villes, avec trois formats (gros, demi-gros et détail. En 2025, CDCI réalise 1,753 Md de DH de chiffre d’affaires et emploie 1.105 colla- borateurs. La société ambitionne d'accroître son réseau à 400 points de vente à l’horizon de cinq ans, avec l’entrée au capital d’IFC et de Valoris en avril 2026. Au Maroc, le reste du portefeuille parle davantage au consommateur. Kiabi, franchisé exclusif depuis 2012, compte 17 magasins et réa- lise 328 MDH de chiffre d’affaires. Burger King, développé via une joint-venture avec Olayan Group, dispose de 41 restaurants pour 250 MDH de revenus. Brands & Corners, qui a pris la suite de l’ancienne enseigne Virgin, compte 11 maga- sins et pèse 268 MDH de chiffre d’affaires. À côté, OCS ajoute une brique moins visible mais très importante pour le groupe, avec la
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Politique monétaire Les défis du ciblage de l’inflation Annoncée fin 2025, la phase pilote du nouveau régime monétaire de ciblage de l’inflation devrait intervenir au cours de cette année. Cette évolution de la stratégie de politique monétaire interviendrait dans un contexte toujours marqué par des chocs externes qui alimentent les risques inflationnistes.
Maroc est presque prêt. La plupart des conditions préalables semblent réunies, à l'exception notable du régime de change qui doit encore être libéralisé. Le canal du crédit, par exemple, fonctionne bien et la forte progression des créances sur l'économie (+8,2%) montre que les décisions de Bank Al-Maghrib sur les taux se transmettent effi- cacement aux entreprises et aux ménages, ce qui est un excellent signe» , précise-t-il. Toutefois, poursuit Edman, « deux signaux d'alarme majeurs remettent en question, à des degrés différents, le passage au régime de ciblage d’inflation. Le premier est la nature même de notre inflation. Notre économie est très exposée aux chocs externes, notamment une flambée des prix de l'éner- gie (augmentations successives du cours du Brent) due aux tensions géopolitiques. Ce type d'inflation, dite «importée» ou «par les coûts», est très difficile à combattre avec les outils monétaires classiques. Augmenter les taux d'intérêt pour contrer une hausse du prix de l'essence pénaliserait toute l'éco- nomie sans s'attaquer à la racine du problème». Par ailleurs, ajoute-t-il, « le second problème, encore plus inquié- tant, est la tendance actuelle à la déflation. La dernière note du HCP montre une inflation trimestrielle négative (-0,1%), tirée par la baisse des prix alimentaires (-1,1%). Or, le ciblage d'inflation est un outil conçu pour maîtriser une inflation trop forte, pas pour combattre la déflation, qui est souvent bien plus destructrice. Une spirale déflation- niste (baisse des prix, report des achats, baisse de la production, chômage) serait un scénario catas- trophe. Si cette tendance persiste, l'objectif de Bank Al-Maghrib en 2027 ne sera pas de «cibler» une inflation à 2%, mais de tout faire pour en créer. Enfin, pour que le ciblage d'inflation fonctionne, il faut une inflation structurellement positive et tirée par la demande intérieure. Aujourd'hui, nous avons l'inverse : une inflation négative, tirée par des chocs d'offre. Le che- min vers 2027 semble donc encore semé d'embûches », conclut l’éco- nomiste. ◆
Par J. M.
Les anticipations pour le second trimestre tablent sur une inflation autour de 1,5% en variation annuelle, dans un scénario de retour
A
progressif à la norme des cours pétroliers.
u terme des premiers mois de 2026, les indicateurs macroéco- nomiques témoignent de la rési- lience de l’activité économique. La note de conjoncture du haut- commissariat au Plan (HCP) d’avril 2026 met en évidence une bonne dynamique de croissance malgré un contexte international toujours tendu en lien avec l’éclatement du conflit au Moyen-Orient et la flam- bée des prix des produits pétroliers qui s’en est suivie. Le PIB aurait progressé en variation annuelle de 5% au premier trimestre de 2026 après une hausse de 4,1% au tri- mestre précédent. La croissance devrait se maintenir à un niveau relativement élevé autour de 4,7% au deuxième trimestre, selon les prévisions. Cette évolution est soutenue par des conditions monétaires main- tenues inchangées par la Banque
centrale. Le maintien du taux directeur de Bank Al-Maghrib à 2,25% depuis mars 2025 conti- nue d’avoir des effets sur le finan- cement de l’activité économique. Les créances sur l’économie ont affiché une progression de 8,2% en glissement annuel au premier trimestre 2026, après des hausses de 6,6% et 8,9% respectivement au 3ème et 4ème trimestre de 2025. Cette dynamique devrait se poursuivre au second trimestre 2026 avec une hausse estimée autour de 8,4%. Sur le marché de change, le Dirham se serait déprécié de 3,5% sur un an face à l’Euro au premier tri- mestre 2026. A l’inverse, il se serait apprécié face au Dollar américain de 7%. D’autre part, l’inflation globale a enregistré un recul (-0,1%) au premier trimestre 2026, sous l’ef-
fet du recul des prix alimentaires (-1,1%). Les anticipations pour le second trimestre tablent sur une inflation autour de 1,5% en varia- tion annuelle, dans un scénario de retour progressif à la norme des cours pétroliers. Toutefois, dans l’hypothèse de la poursuite des tensions au Moyen-Orient, maintenant les prix du pétrole à des niveaux élevés, elle pourrait atteindre 2,3%. Compte tenu de ce contexte, un régime monétaire de ciblage d’in- flation devrait, par son principe, contenir la hausse des prix autour d’un niveau cible à moyen terme. Selon l’économiste Edman Hassan, professeur d’économie et de ges- tion à la Faculté des sciences juri- diques, économiques et sociales d’Agadir, «à première vue, si l'on regarde la note de conjoncture du HCP, on pourrait penser que le
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Entreprises Tech Quand l’IA dope les valorisations
achètent leurs infrastructures, leurs puces ou leurs services cloud. Cela contribue à soutenir artificiellement la perception d’une demande expo- nentielle et permanente. Le cas Nvidia est particulièrement révéla- teur. L’entreprise bénéficie certes d’une position technologique domi- nante, mais plusieurs analyses sou- lignent que la dynamique actuelle dépend largement du maintien de dépenses massives des hypersca- lers et des géants technologiques dans les data centers et les GPU. Une part tout aussi importante des valorisations actuelles provient de ce que certains spécialistes quali- fient de «AI hype». Ceux-ci insistent d’ailleurs sur le caractère performa- tif de cette exagération (ou «hype»). Autrement dit, ces récits ne sont pas seulement des discours média- tiques; ils influencent directement les investissements, les décisions stratégiques des entreprises, les flux financiers et même les poli- tiques publiques. À mon sens, nous sommes donc dans une situation où les marchés financiers valorisent moins des pro- fits présents que la possibilité d’une domination future de l’économie numérique par quelques acteurs majeurs de l’IA. Le problème est que cette projection repose encore sur des hypothèses très incertaines concernant la rentabilité réelle, la productivité effectivement générée par l’IA et la capacité des entre- prises à transformer cette adoption technologique en profits durables. F. N. H. : De ce fait, pensez- vous que ces niveaux de valo- risation soient décorrélés de la réalité utilitaire de l’IA ? A. K. : La corrélation existe, mais elle est très imparfaite. Les valori- sations actuelles ne reflètent pas seulement l’utilité présente de l’IA; elles incorporent surtout une option sur sa capacité future à devenir une infrastructure centrale de produc- tion, de décision et d’automatisa- tion. Le problème est que cette option est aujourd’hui valorisée comme si sa réalisation était presque acquise. Or, du point de vue économique, l’utilité d’une technologie ne suffit pas à justifier n’importe quel niveau de valorisation. Il faut que cette utilité se traduise en revenus, en
L’intelligence artificielle investit de plus en plus de domaines et les investissements dans les infrastructures numériques ne cessent de croître. Dans cette dynamique, les entreprises de la tech ont vu leur valorisation franchir de nouveaux sommets. Dans cet entretien, Ahmed Kchikeche, enseignant-chercheur en économie appliquée à la FJES d’El Jadida, analyse les dynamiques autour de ces niveaux de valorisation et leurs implications à terme.
Propos recueillis par J. M.
chiffres avec prudence. Cette même étude montre que les effets éco- nomiques concrets restent encore relativement modestes. Plus de 90% des dirigeants interrogés déclarent que l’IA n’a eu jusqu’à présent aucun impact significatif sur l’emploi dans leur entreprise, tandis que 89% ne constatent pas d’effet notable sur la productivité. La majorité des études sur l’IA et la performance des entreprises trouvent effectivement des effets positifs sur la productivité ou la performance, mais elles insistent également sur la faible maturité des usages, forte hétérogénéité des résultats et risque de biais de sélection ou de reporting. Il faut se méfier d’une possible surestimation des succès de l’IA. Les entreprises ayant obtenu de bons résultats sont davantage susceptibles de commu- niquer sur leurs expériences, tandis que les échecs ou les projets aban- donnés restent moins visibles. À mon sens, il faut donc distinguer deux choses. D’un côté, l’IA pos- sède déjà des applications utiles et économiquement pertinentes dans plusieurs secteurs. De l’autre, nous sommes encore loin d’une transfor- mation généralisée de l’économie comparable à ce que suggèrent cer- taines valorisations financières ou certains discours très enthousiastes sur une révolution immédiate de la productivité.
F. N. H. : A votre avis, sur quoi se fondent les valorisations d’entreprises d’IA constatées actuellement ? A. K. : Ces valorisations reposent principalement sur des anticipations extrêmement optimistes concernant l’avenir du secteur plutôt que sur des performances économiques déjà consolidées. Les marchés valorisent aujourd’hui l’idée selon laquelle un nombre limité d’entre- prises pourrait contrôler demain les infrastructures centrales de l’écono- mie numérique. Le phénomène est d’autant plus spectaculaire qu’il se concentre sur un petit nombre d’acteurs. Une étude récente consacrée à la dyna- mique financière des entreprises liées à l’IA montre qu’à la fin du troi- sième trimestre 2025, les huit plus grandes entreprises technologiques représentaient à elles seules plus de 30% de la capitalisation totale du S&P 500. Nvidia, principal symbole de cette dynamique, a vu son cours boursier multiplié par plus de dix entre la sortie de ChatGPT et la fin de l’année 2025. Mais ces valorisations reposent aussi sur une logique auto-entre- tenue et sur l'existence de méca- nismes de financement circulaires dans l’écosystème de l’IA. Certaines grandes entreprises investissent massivement dans des parte- naires ou des clients qui, en retour,
Finances News Hebdo : Concrètement, quelles sont les réelles applications de l’intelligence artificielle dans l’économie réelle ? Ahmed Kchikeche : Aujourd’hui, les applications réelles de l’intelli- gence artificielle existent bel et bien, mais elles sont plus ciblées et plus limitées que ne le suggère parfois le discours dominant autour de l’IA générative. Les usages les plus répandus concernent principalement l’auto- matisation de tâches information- nelles telles que la rédaction, la syn- thèse, la traduction, l’assistance au codage, le traitement de données, l’analyse documentaire, le service client, la détection de fraude, la maintenance prédictive ou encore l’aide à la décision. Les données disponibles montrent d’ailleurs que l’adoption de l’IA progresse rapidement. Une étude récente du NBER, réalisée auprès d’environ 6.000 dirigeants d’entre- prises aux États-Unis, au Royaume- Uni, en Allemagne et en Australie, indique que 69% des entreprises déclarent déjà utiliser au moins une technologie d’IA. Les usages les plus fréquents sont la génération de texte par de grands modèles de langage, le traitement de données par machine learning et la création de contenu visuel. Cependant, il faut interpréter ces
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marges et en gains de productivité mesurables. C’est précisément ce lien qui reste fragile. À ce stade, les marchés semblent confondre trois choses : l’intensité de l’usage, la valeur économique créée et la capacité à capter cette valeur. Une technologie peut être massivement utilisée sans générer des profits proportionnels pour les entreprises qui la produisent. C’est déjà arrivé avec plusieurs infras- tructures numériques : elles ont transformé l’économie, mais tous les investisseurs initiaux n’en ont pas nécessairement capté les béné- fices. Il y a donc une utilité réelle de l’IA, mais cette utilité est encore dis- persée, inégalement appropriable et parfois difficile à monétiser. Les gains peuvent bénéficier aux uti- lisateurs, aux entreprises clientes ou aux concurrents, sans se trans- former automatiquement en pro- fits extraordinaires pour les déve- loppeurs de modèles. C’est là que je vois le principal risque. Les valorisations supposent non seulement que l’IA sera utile, mais aussi que cette utilité sera captée par un petit nombre d’entre- prises dominantes. Cette hypothèse est beaucoup plus forte. Elle sup- pose une concentration durable du marché, une différenciation techno- logique persistante et une capacité à faire payer les utilisateurs à un niveau suffisant. Or, ces conditions ne sont pas garanties. Si les modèles deviennent plus substituables, si les coûts de calcul restent élevés, si les entre- prises clientes internalisent une par- tie des usages, ou si la concurrence réduit les prix, la valeur sociale de l’IA pourra être élevée sans que les valorisations actuelles soient justi- fiées. F. N. H. : A ce stade, est-il pos- sible d’identifier un modèle économique pour l’industrie de l’intelligence artificielle ? A. K. : Il existe des modèles de revenus, mais je ne dirais pas qu’il existe déjà un modèle économique pleinement stabilisé pour l’industrie de l’IA générative. Aujourd’hui, les revenus proviennent principalement de plusieurs canaux : abonnements individuels, API factu- rées à l’usage, licences entreprises,
Les investissements associés à l’IA ont contribué à hauteur de 0,97 point de pourcen- tage à la croissance réelle du PIB américain sur les neuf premiers mois de 2025.
triels des grandes entreprises tech- nologiques, en particulier Nvidia, devenue un indicateur central de la dynamique financière du secteur. Un ralentissement des revenus, des marges ou des perspectives de croissance pourrait suffire à déclen- cher une réévaluation beaucoup plus large des valorisations liées à l’IA. La question devient alors macro- économique. Si la dynamique financière autour de l’IA se corrige brutalement, l’effet ne serait pas seulement boursier. En effet, aux États-Unis, une partie significative de la croissance récente dépend déjà des investissements liés à l’IA, notamment dans les data centers, les équipements informatiques, les semi-conducteurs et les infrastruc- tures énergétiques associées. Si l’on additionne les principales caté- gories d’investissement associées à l’IA (équipements de traitement de l’information, logiciels, R&D et data centers), la FED de Saint- Louis estime qu’elles ont contri- bué à hauteur de 0,97 point de pourcentage à la croissance réelle du PIB américain sur les neuf pre- miers mois de 2025, soit environ 39% de la croissance totale sur cette période. Ce chiffre doit tou- tefois être interprété comme une approximation large : ces catégo- ries ne relèvent pas exclusivement de l’IA. Mais il indique clairement que la dynamique d’investissement liée à l’IA et aux infrastructures numériques est devenu un moteur important de la croissance améri- caine récente. ◆
intégration dans des logiciels exis- tants, solutions cloud, outils d’au- tomatisation et contrats avec les grands comptes. Ces sources de revenus sont réelles. Le problème n’est donc pas l’absence totale de marché. Le problème est la soute- nabilité économique de ce marché. L’IA générative n’a pas exactement l’économie du logiciel traditionnel. Dans le logiciel classique, une fois le produit développé, le coût margi- nal de distribution peut devenir très faible. Dans l’IA générative, l’usage lui-même génère des coûts signifi- catifs; plus l’usage augmente, plus les revenus peuvent progresser, mais les coûts augmentent égale- ment, parfois à un rythme supérieur à celui des revenus. Cela rend la question des marges centrale. Une entreprise d’IA peut afficher une forte croissance de ses utilisateurs ou de son chiffre d’af- faires, tout en restant confrontée à une rentabilité fragile si chaque requête coûte cher à produire. Le modèle économique dépen- dra donc de trois conditions. Premièrement, la capacité à faire payer les utilisateurs finaux à un prix suffisant. Deuxièmement, la capacité à réduire fortement les coûts de calcul et d’infrastructure. Troisièmement, la capacité à créer une différenciation durable, car si les modèles deviennent substi- tuables, la concurrence exercera une pression directe sur les prix. Il faut aussi distinguer les segments de l’industrie. Les fournisseurs de puces, les opérateurs cloud et les propriétaires de centres de données
disposent aujourd’hui d’un modèle économique plus identifiable, dans la mesure où ils commercialisent l’infrastructure indispensable au fonctionnement et au déploiement des systèmes d’IA. En revanche, pour les développeurs de modèles, la question est plus complexe. Ils doivent prouver qu’ils peuvent cap- ter une part suffisante de la valeur créée par leurs outils. À mon sens, la rentabilité sera probablement très asymétrique. Quelques acteurs intégrés, capables de contrôler l’infrastructure, les données, les canaux de distribu- tion et la clientèle entreprise, pour- ront construire un modèle viable. Mais beaucoup d’entreprises d’IA risquent de rester dépendantes de financements externes, de partena- riats coûteux ou d’une croissance qui ne se transformera pas néces- sairement en profits. La véritable question n’est peut-être plus seulement de savoir si une bulle financière existe autour de l’IA, mais quelles seraient les consé- quences de son éventuel éclate- ment sur l’économie mondiale. À mon sens, une correction signifi- cative paraît probable à terme; la seule véritable incertitude concerne le moment où elle se produira. Les marchés sont aujourd’hui extrême- ment sensibles aux anticipations de croissance et aux résultats trimes-
A la fin du T3 2025, huit des plus grandes entreprises technologiques représentaient à elles seules plus de 30% de la capitalisation totale du S&P 500.
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