Le Dictionnaire Encyclopédique de la Psychanalyse

LE DICTIONNAIRE ENCYCLOPÉDIQUE INTER-REGIONAL DE LA PSYCHANALYSE DE L'API

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AMAE .................................................................................................................................... 2 CADRE (LE CADRE PSYCHANALYTIQUE) .........................................................16 CONFLIT (LE) ..................................................................................................................40 CONTENANCE : CONTENANT-CONTENU (LA) ............................................. 100 CONTRE-TRANSFERT (LE) .................................................................................... 115 ÉNACTION (L') ............................................................................................................. 150 INCONSCIENT (L') ...................................................................................................... 172 INTERSUBJECTIVITÉ (L') ....................................................................................... 263 THÉORIE DE LA COMMUNICATION DE DAVID LIBERMAN (LA) ....... 351 THÉORIES DE LA RELATION D'OBJET (ORT) .............................................. 364 TRANSFERT (LE) ........................................................................................................ 461

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AMAE Entrée tri-régionale

Consultants interrégionaux : Takayuki Kinugasa (Amérique du Nord), Elias M. da Rocha Barros (Amérique Latine) et Arne Jemstedt (Europe) Co-chaire de coordination interrégionale : Eva D. Papiasvili (Amérique du Nord)

I. DEFINITION INTRODUCTIVE

Amae est un mot japonais utilisé dans la langue courante. C'est une forme nominale du verbe amaeru . Les deux sont dérivatifs de l'adjectif amai, qui signifie “saveur douce. 1 ” Amaeru est une combinaison du verbe eru , qui signifie « avoir », ou « obtenir », et de amai. Ainsi, le sens premier de amaeru est littéralement d'obtenir de la douceur. Dans l'usage courant, le terme amaeru fait référence à un comportement infantile, de type dépendent qui cherche à susciter de l'indulgence, à obtenir ce qui est désiré : que cela soit de l'affection, de la proximité physique, du soutien émotionnel ou actuel, ou se voir accorder une demande. C'est un comportement qui vise à recevoir des soins ou de l'attention et qui présuppose un rapport de familiarité ou d'inimité. Typiquement, un enfant pourrait solliciter une figure maternelle ou un proche de manière tendrement dépendante pour obtenir la réalisation d'un désir. Les comportements amae et amaeru ont lieu en dehors de l'environnement familial et au-delà de la famille, dans les interactions interpersonnelles japonaises. Cela peut être dans des amitiés personnelles proches, dans l'intimité d'une relation de couple, dans la famille élargie ou dans des petits groupes cohésifs avec les camarades de classe ou les membres d'une équipe. On les distingue également dans des relations où des divergences de pouvoir ou de statut existent : enseignant/élève, responsable/subordonné ou collègues sénior/junior. Selon les circonstances interpersonnelles, le phénomène amae est, d'une part, généralement accepté comme un signifiant de la force et de la solidité d'une relation mais, d'autre part, il peut être négativement perçu et indiquer l'immaturité d'une personne, l'auto-indulgence, la culture du « tout m'est dû » ou le manque de conscience et de bon sens de quelqu'un. Dans le dictionnaire complet de la psychanalyse nord-américain, Salman Akhtar (2009) y définit Amae ainsi : « Un terme japonais, qui dénote une interaction intermittente, récurrente dans un schéma culturel dans laquelle les règles ordinaires de propriété et de formalité sont interrompues, permettant aux gens de recevoir et de se donner les uns les autres du soutien affectif moïque » (p12). Cette définition du terme,

1 NdT : saveur douce/goût sucré

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qui développe celle de Takeo Doi (1971/73), est déployée davantage selon la terminologie de la psychologie du Moi de Daniel Freeman (1998), en : « une régression mutuelle interactive au service du Moi qui gratifie et favorise une croissance progressive intrapsychique et le développement des deux participants » (Freeman, 1998, p.47). Les rédacteurs du dictionnaire japonais de la psychanalyse (Okonogi, K, Kitayama, O, Ushijima, S, Kano, R, Kinugasa et al., 2002) ont également développé la définition de Doi et soulignent les complexités de la dépendance émotionnelle de base préverbale qui est contenue dans les fondements dynamiques de l' amae. Aucun dictionnaire ou glossaire connu dans aucune des langues européennes et d'Amérique latine n'inscrit le terme amae , qui reste globalement inconnu du grand public psychanalytique jusqu'à ce jour. Cette entrée l'élabore et le développe à partir des sources susmentionnées. Le concept amae , dans sa qualité de phénomène psychologique, a été proposé et mis en relief par Takeo Doi dans son ouvrage, en 1971, appelé Amae no kôzô (en français, ‘Structure de l'amae’) et traduit en 1973 pour les lecteurs occidentaux (en anglais : « The Anatomy of Dependence »). Il y précise une variété de comportements amae dans les interactions japonaises sociales et cliniques et avance l'idée de l'importance essentielle du concept amae pour comprendre la psychologie japonaise. Il traduit amae en termes de « dépendance, ou de dépendance affective » (1973) et, selon lui, la définition de amaeru signifie « dépendre et présumer de la bienveillance de quelqu'un » (1973). Il considère que le terme est indicatif de « l’impuissance et du désir d'être aimé » et l'expression du « besoin d'être aimé ». Pour lui, son prototype se trouve dans la psychologie de l'enfant dans sa relation avec la mère, non pas un nouveau-né, mais l'enfant qui a déjà réalisé que sa mère existe indépendamment de soi (Doi, 1973). Dans son ouvrage ultérieur, Doi (1989) développe la formulation dynamique de l' amae : « Une autre chose importante au sujet du concept amae est que même s'il indique principalement un état d'esprit apaisé lorsque son besoin d'amour trouve la réciprocité dans l'amour donné par quelqu’un d'autre, il peut également faire référence à ce même besoin d'amour parce que l'on ne peut pas toujours compter sur l'amour de l'autre, quand bien même nous le souhaiterions. Il s'ensuit donc que l'état de frustration contenu dans amae, dont les différentes phases peuvent être décrites par des mots japonais différents, II. DEVELOPPEMENT DU CONCEPT

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pourront également s'appeler amae , ce qui est souvent le cas, puisque visiblement amae est ressenti plus vivement comme un désir en état de frustration plutôt qu'en état d'épanouissement. Il est lié à cet usage en ce qu'il est possible de parler de deux différents amae : l'un est primitif, certain d'un bénéficiaire y étant disposé et l'autre, alambiqué, incertain qu'un tel bénéficiaire existe. Le premier est infantile, innocent et reposant, le second est enfantin, obstiné et exigeant : en d'autres termes, le bon et le mauvais amae , en quelque sorte 2 … » (Doi, 1989, p. 349). L'affirmation de Doi selon laquelle amae , c'est-à-dire la dépendance émotionnelle, caractérise la psychologie japonaise de façon essentielle et unique a été accueillie avec autant d'enthousiasme que par une critique sceptique. Les débats qu'elle a suscités, comprennent, par exemple ces questionnements : De quelle façon spécifique la psychologie japonaise doit-elle être perçue ? Doi propose-t-il que la personnalité japonaise est essentiellement dépendante ? Comment le concept amae se situe-t-il par rapport aux théories psychologiques et psychanalytiques et aux pratiques actuelles ? Comment le concept amae se situe-t-il par rapport à la compréhension universelle du développement humain ? Comment le concept amae contribue-t-il aux nouveaux développements spécifiques dans la théorie et la pratique de la compréhension psychanalytique ? Erik Erikson (1950) avait démontré comment les influences sociétales et culturelles spécifiques mènent à des différents modes d'adaptation pendant le processus de la croissance psychologique humaine et du développement. Il put développer davantage sur les stades du développement psychosexuel pour y intégrer les stades psychosociaux du développement humain au-delà de la résolution œdipienne, qu'il prolonge tout au long du cycle de vie. Le concept amae de Doi et son apport à la compréhension de la nature spécifique de la psychologie japonaise peut également se comprendre dans ce contexte. De nombreux scientifiques en sciences sociales et observateurs culturels ont effectivement commenté la particularité de la société japonaise et ses adaptations psychologiques culturelles. Le concept amae de Doi ajoute une autre dimension à ce discours. Quelques caractéristiques importantes spécifiques à la société japonaise sont : III. PERSPECTIVES SOCIO-CULTURELLES

2 Citation traduite pour cette édition (N.d.T)

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1. Des relations sociales hiérarchisées ; 2. Une orientation collective de la société plutôt qu'individuelle ; 3. La séparation entre le privé et le public, les relations internes et externes dans les pensées, les sentiments et les comportements ; 4. Une focalisation sur la honte (générée par des jugements externes) et la culpabilité (une expression d'un jugement interne) ; 5. Une tendance à éviter le conflit, et la valeur de l'harmonie ; 6. Des styles parentaux indulgents, réactifs et permissifs pendant l'enfance et la petite enfance, puis une attribution rigoureuse progressive des rôles sociaux et un contrôle comportemental dans les années suivantes. Les observations fines effectuées par des anthropologues culturels célèbres, tels que Ruth Benedict (1946) et l'historien Edwin O. Reischauer (1977), puis concrétisées encore par Chie Nakane, l'anthropologue japonais le plus connu en dehors du Japon (1970), confirment l'omniprésence de la nature hiérarchique verticale de la plupart des relations japonaises. Reliées et entremêlées dans cette verticalité, les caractéristiques ci-dessus sont le reflet psychologique et culturel de quatre siècles d'un système féodal de stratification politique et socio-économique rigide des classes. Sous l'influence de l'occident, la modernisation de la société a débuté en fin du 19 ème siècle et s'est accélérée après la seconde guerre mondiale, par des nouvelles institutions gouvernementales démocratiques et de nombreux changements sociétaux dans la vie publique politique, économique et technologique. Cependant, des courants psychologiques sous-jacents perdurent : ils correspondent à certaines valeurs et caractéristiques traditionnelles culturelles. Reischauer (1977) remarque la capacité adaptative japonaise au changement et reconnait de nombreux points communs humains entre l'orient et l'occident. Dean C. Barnlund (1975), dans son analyse culturelle comparative sur l'adhérence à des valeurs culturelles fondamentales normatives transmises dans une société (américaine et japonaise), fait référence à amae en termes de son aspect représentatif de « l'inconscient culturel. » Les pratiques éducatives parentales sont, dans cette perspective, cruciales pour comprendre le concept amae , en ce qu'elles apportent à l'enfant une proximité physique constante, associée d'indulgence, de réactivité, de soins maternels profondément empathiques ainsi que la disponibilité d'autres figures parentales dans l'environnement de l'enfant. En raison de l'espace limité de la vie insulaire, la proximité d'autres personnes et la nécessité de vivre côte à côte est une condition de vie au Japon. La famille élargie mais aussi les voisins et la communauté proche font très tôt partie de la vie de l'enfant. Tout adulte dans l'environnement proche est appelé oji-san , un oncle, ou oba-san , une tante, et les enfants plus âgés sont soit onei-san , une sœur plus âgée, ou onii-san , un frère plus âgé. Ils représentent des figures parentales potentielles dans la vie de l'enfant, qui favorisent un sentiment de sécurité par l'appartenance au groupe. Alan Roland (1991) a fortement contrasté le concept du

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« Soi familial » prédominant dans la psyché japonaise, lequel est enraciné dans les relations hiérarchiques émotionnelles subtiles de la famille et du groupe par rapport au « Soi individuel » occidental. Reischauer (1977) observe que les japonais ne sont pas tout à fait autant attachés à leur famille mais davantage aux groupes auxquels ils sont entourés. Cela peut suggérer la notion d'un « Soi collectif » dans le sens qu'un enfant s'identifie très tôt et internalise sa place dans un groupe. Une fête rituelle traditionnelle appelée Hichi-Go-San illustre bien cette dynamique. Les enfants âgés entre 2 à 3 ans, 4 à 5 ans et 6 à 7 ans sont le point focal d'une fête en costume traditionnel, où ils sont amenés au temple local de la communauté. Ils obtiennent en cadeau des friandises et des jouets pour fêter collectivement leur passage dans l'enfance.

IV. LES IMPLICATIONS PSYCHANALYTIQUES DU CONCEPT AMAE

Comme nous l'avons évoqué plus haut, le concept amae que Doi a proposé, dans le but de démontrer ce phénomène particulier dans la société japonaise et dans les interactions cliniques, était à bien des égards exact et perspicace. Cependant, cette première définition du concept amae (1973), notamment qu'il implique « un besoin de dépendance, dans l’impuissance » et de « désir d'être aimé » a déclenché un certain nombre de débats théoriques et cliniques. Du point de vue développemental, amae précède l'acquisition du langage par l'enfant. Par exemple, les japonais disent de l'enfant qui exprime activement son désir pour sa mère : « Cet enfant est déjà si dépendant émotionnellement ( amaeru ). » Lorsque l'enfant continue de vivre l'expérience du désir de la présence de sa mère, cette configuration émotionnelle se positionne au cœur de sa vie émotionnelle, consciemment et inconsciemment. Cela peut se comparer à ce que Freud disait du concept de « sexualité » exclusif à la psychanalyse. « Nous nous servons du mot sexualität [‘sexualité’] en lui attribuant le sens élargi du mot allemand lieben [‘aimer’]» (Freud, 1910). Dans ce sens, les japonais considèrent que le complexe d'Œdipe est en quelque sorte un amalgame où l'amour et le sexe sont entremêlés, même s'il n'y a pas de mot équivalent à lieben , ou amour, dans la langue japonaise. Par analogie, nous pouvons considérer que la notion « amae » représente le corps principal de la vie émotionnelle tout au long de notre existence avant le complexe d'Œdipe, même dans une culture en dehors du Japon, où le mot « amae » n'existe pas encore. Alors qu’amae est un concept verbal qui ressemble à l'amour, contrairement à l'amour, cependant, il se caractérise par le fait qu'il ne contient pas de « sexualité » en elle-même. De plus, certains éléments indiquent que dans amae des états psychiques variés y sont contenus, qui sous- entendent une certaine ambivalence. Dans ce cas, il peut être utile de comparer amae à des différents concepts psychanalytiques connus.

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Freud précisait qu'il existe deux courants amoureux : le courant tendre et le courant sensuel. « De ces deux courants le plus ancien est le courant tendre. Il provient des toutes premières années de l’enfance ; il s’est formé en se fondant sur les intérêts de la pulsion d’autoconservation et il se dirige sur les personnes de la famille et celles qui donnent les soins à l’enfant [...] » (Freud, 1912, p. 180). Cela correspond bien aux fondements d'autoconservation et instinctuels d' amae . Le courant tendre qui en découle a été absorbé plus tard dans le concept de narcissisme (Freud, 1914). Sur cet aspect, Freud souligne que même si l'observation directe ne peut confirmer le narcissisme primaire, il peut s'apercevoir par : « l’attitude de parents tendres envers leurs enfants, […où] l’on est obligé d’y reconnaître la reviviscence et la reproduction de leur propre narcissisme qu’ils ont depuis longtemps abandonné. » (Freud, 1914, pp. 90, 91). Bien que Freud (1930) avait plus tard renoncé à sa conception de l'instinct d'autoconservation et était parvenu à la conclusion que la tendresse (« affection ») était une manifestation de l'Eros (pulsion sexuelle) dont le but initial est refoulé, Doi, quant à lui, suggère que l' amae correspond à l'instinct d'autoconservation selon la première théorie de l'instinct de Freud en précisant que l' amae est un besoin de dépendance instinctuel. De plus, Freud (1921) avait constaté que l'identification était la plus précoce des expressions du lien émotionnel avec une autre personne, qui est ambivalent depuis le début. Par cette définition, l'identification selon Freud pourrait correspondre aux propriétés identificatoires et ambivalentes sous-jacentes d' amae . Doi mène le concept plus loin dans le cadre de la matrice de la relation d'objet (1989, p.350) et réitère qu' amae est dès le départ concerné par la relation d'objet. Bien que le terme ne corresponde pas tout à fait au concept de narcissisme primaire de Freud, il « s'accorde très bien avec tout état d'esprit que l'on peut qualifier de narcissique 3 » (ibid, p.350). Dans ce sens, les propriétés narcissiques d' amae sous- entendent un amae « alambiqué » qui s'explique par les termes 'enfantin', 'obstiné' et 'exigeant'. Dans la même veine, Doi (1989) ajoute : « un nouveau concept d'objet du Soi que Kohut a décrit comme étant 'ces objets archaïques investis de libido narcissique' (1971, p. 3), et qui sera bien plus facile à comprendre par rapport à la psychologie amae , puisque la 'libido narcissique' n'est autre que l' amae alambiqué 4 » (Doi, 1989, p. 351). Dans ce cadre, les analystes japonais considèrent que les 'besoins des objets-Soi' (Kohut, 1971) sont presque équivalents à amae . De plus, l'observation de Balint semble pertinente, lorsqu’il précise que, dans la phase finale du traitement, les patients commencent à exprimer des désirs instinctuels infantiles oubliés depuis longtemps et à exiger de leur environnement leur gratification (Balint, 1936/1965), parce que « l' amae primitif se manifestera uniquement lorsque les défenses narcissiques ont été psychiquement élaborées par l'analyse 5 » (Doi, 1989; p. 350).

3 Citation traduite pour cette édition (N.d.T) 4 Citation traduite pour cette édition (N.d.T) 5 Citation traduite pour cette édition (N.d.T)

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Les idées de Balint (1936/1965), qui a élaboré celles de Freud et de Ferenczi, au sujet de 'l'amour d'objet passif' et de l'amour primaire sont les plus proches conceptuellement parlant d’ « amae ». Pour Doi, les langues indo-européennes ne font pas une distinction claire entre les deux types d'amour d'objet, actif et passif. Bien que l'objectif soit en premier lieu passif (être aimé), s'il existe assez d'amour et si l'enfant est suffisamment accepté par son environnement pour que ses frustrations soient mitigées, l'enfant peut progresser dans sa capacité de 'donner de l'amour' afin de le recevoir (configuration de 'l'amour d’objet passif'). En termes cliniques, il existe un lien entre l' amae primitif et le terme 'régression bénigne' de Balint et entre l' amae alambiqué et son terme 'régression maligne'. Bien que Fairbairn (1952) ait reconnu le fait de dépendance dans les premiers stades du développement en général, il n'a pas adopté l'idée des besoins de dépendance dans ce système de relation d'objet. Les concepts d'envie de Klein ( higami /jaunisse) et d'identification projective (1957) peuvent se concevoir comme un amae déformé, tout en partageant le même objet. De nombreux analystes japonais considèrent que Bion (1961) avait 'prédit' l' amae de Doi, dans le contexte des dynamiques de groupe, lorsqu'il a postulé qu'un sentiment de sécurité existe dans chacun des états émotionnels qui sont associés aux trois groupes d’hypothèses de base des fantasmes : la dépendance, la réaction d’attaque-ou de fuite et le couplage. De même, les concepts de Bion « contenant » et « contenu », ainsi que les concepts ‘holding’ de Winnicott, ‘good fit’ de Hartmann, et ‘interaffectivité’ de Stern reflètent des similitudes conceptuelles avec le terme amae, et en même temps font référence à des perspectives différentes sur la dépendance pré-adaptée de l'enfant par rapport au parent, qui sont cliniquement pertinentes pour la matrice intersubjective transfert- contretransfert dans le processus psychanalytique.

V. PERSPECTIVES PSYCHANALYTIQUES DEVELOPEMENTALES SUPPLEMENTAIRES

D'un point de vue de la perspective dynamique développementale, il est nécessaire de souligner que Doi (1971) considère que l'origine d' amae se situe dans la relation de l'enfant avec sa mère, non pas quand il est nouveau-né mais quand il réalise son existence indépendante et considère que sa mère est une source indispensable de gratification. Cela suggère qu' amae survient dans un stade développemental lorsque la différenciation du Moi, telle que la cognition, le jugement et l'identification sont déjà en place et la constance de l'objet existe déjà. Cela implique que la phase de séparation-individuation du développement de Mahler (1975) est en progrès, une fois que la phase symbiotique et que la pratique de la sous-

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phase ont été négociées avec succès. La mère existe en qualité de personne distincte et lorsque son ravissement indulgent bienveillant par rapport à l'enfant a été internalisé. Si tel est le cas, la structure psychique du Surmoi est également dans un processus d'émergence. Les pratiques japonaises qui prévalent en termes d'éducation des enfants semblent soutenir cette vision. Une attention maternelle abondante, avec une réactivité empathique non verbale et physique, ainsi qu'une proximité émotionnelle sont toutes disponibles pour que le développement satisfaisant de l'enfant puisse se réaliser par le biais de la phase symbiotique et de la phase d'individuation par la séparation. Les avancées dans la recherche sur l'enfance (Stern, 1985) ainsi que la self psychologie, ces dernières années, confirment cette approche parentale pour promouvoir la croissance vers un sentiment de soi dans la sécurité. Dans le résumé schématique du développement de Gertrude et Rubin Blanck (1994), nous pouvons constater qu’ amae se manifeste dans un processus de neutralisation de la pulsion agressive en même temps qu'il engage la séparation- individuation dans une progression active. En commençant par l'apprentissage de la propreté et la capacité de contrôle des fonctions physiques et l'affirmation des expressions individuelles du point de vue phallique, une pondération de la pulsion agressive par le développement du Surmoi pourra s'effectuer. A contrario de ce scénario typiquement occidental, Reischauer (1977) observe que l'apprentissage de la propreté et la discipline comportementale des enfants japonais sont effectués par une attention douce constante, d'exemples, d'encouragements et de rappels. Ces méthodes encouragent l'identification de l'enfant aux figures parentales, qui visent à tempérer la pulsion d’agression et renoncer aux besoins individuels pour s'adapter aux exigences externes et ainsi arriver, par un chemin différent, à la formation du Surmoi. Néanmoins, les règles externes souvent restrictives et de plus en plus complexes, les rôles, les exigences d'harmonie et d'obéissance, etc., sont des valeurs culturelles difficiles à transmettre et entraînent des pressions considérables sur une psyché encore fragile. Mais la honte par le jugement externe et la menace de privation/retrait de liens affectifs peuvent être utilisés pour provoquer l'obéissance aux exigences du Surmoi, à renoncer aux besoins propres à l'enfant. Dans ces négociations conflictuelles qui proviennent des exigences du Surmoi et du Ça, une régression peut avoir lieu dans la phase développementale de rapprochement, dans lequel l'enfant recherche la rassurance temporaire d'un confort maternel symbiotique avant de progresser sur une autre voie individuelle et distincte. Akhtar (2009) et Freeman (1998) ont tous deux décrit l'aspect émotionnellement revitalisant de la fonction amae . Freeman observe qu’ amae est un désir ardent intermittent, temporaire, et sa focalisation sur le bénéfice mutuel réciproque de l'interaction amae confirme cette hypothèse. Si l'on mène plus loin son observation de l'aspect mutuel de l'interaction amae , il convient de comprendre aussi qu’ amae peut être engagé par la personne « dépendante », principalement pour le bénéfice de l'autre personne. Par exemple, un destinataire d' amae pourrait percevoir, consciemment ou non, l'angoisse de sa mère et son besoin d'être rassurée par l'enfant, parce que son

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propre besoin de se séparer d'elle est perçue par sa mère comme un rejet ; amae peut également satisfaire le besoin d'un patron fragilisé d'exercer son autorité sur un subordonné flatteur, ou bien un parent âgé peut avoir besoin de se sentir important vis-à-vis d'un enfant adulte compétent. D'ailleurs, un comportement amae ‘amiable’ pourrait parfois cacher une exigence agressive formulée de manière judicieusement dépendante, ce qui correspondrait à ce que Doi (1989) signifie par ‘amae négatif/alambiqué.’ Mais Doi avait au départ formulé que l' amae (1971, 1973) était 'un désir impuissant d'être aimé' en soulignant son aspect passif, et cette dimension passive semble porter sa propre complexité. Tout comme Doi (1971, 1973,1989), Balint (1935/1965; 1968) considère qu' amae est un désir/besoin primaire d'amour principalement biologique, Bethelard et Young-Bruehl (1998) considèrent qu' amae de Doi est l'espoir instinctif, depuis la naissance, d'être aimé de manière indulgente, ce qu'ils appellent être chéri. Comme Doi avant eux, ils proposent de reprendre en considération l'hypothèse d'auto-préservation instinctuelle du Moi, en rapport avec amae . Compte tenu des travaux de recherche récents sur l'enfance, qui indiquent la plus grande capacité de l'enfant à s'engager activement, le spectre 'passif-actif' en lien avec amae pourrait bénéficier d'une étude complémentaire. Dans le contexte d' amae , cette activité observée dans son comportement, par exemple dans les études de Bowlby (1971), sont indicatives d'une expérience interne, dont l'attachement est sa manifestation comportementale (Doi, 1989). Nous pourrions faire l'hypothèse que psychanalytiquement parlant, amae est un concept stratifié qui représente une aspiration instinctuelle/affective de recevoir de l'amour de manière passive, d'être choyé. Une alternative à la définition d' amae par Doi de « désir-pulsion » serait de reformuler la définition d' amae en une forme spécifique de défense, particulièrement prévalente dans la psychologie japonaise bien qu'elle existe certainement ailleurs, en Orient comme en Occident. Nous pourrions voir en l' amae une opération défensive du Moi, un appel à l'indulgence-permissivité, en arbitrage des exigences du Surmoi et de celles du Ça, ou les désirs individuels quels que soient l'endroit où ils se situent dans le cycle de vie du développement. Cette forme de défense du Moi peut être nécessaire pour s'adapter à une société stricte, qui requiert une conformité inflexible au Surmoi. L'ordre relationnel hiérarchique et l'orientation du groupe, avec un respect strict des règles, des rôles, de la conduite où les pensées personnelles et les émotions doivent rester secrètes et où les conflits sont résolus par la honte semblent tous représenter une manière de gérer la formation du Surmoi fondée sur une société féodale. Afin de fonctionner avec ces exigences du Surmoi rigides ou rigoureuses, amae s'appuie sur la communication et les réactions émotionnelles non-verbales d'empathie et de « douce » compréhension de « permissibilité » – « indulgence » – une défense nécessaire contre sa pulsion agressive ou l'angoisse de la perte potentielle de l'objet. La médiation du Moi d' amae donne la place à la vie émotionnelle privée d'une personne et permet quelques ouvertures à l'expression des pulsions humaines individuelles,

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qu’elles soient libidinales ou agressives. Amae est fondée sur l'identification à des expériences préverbales d'une figure parentale indulgente, avec une capacité de capter les besoins et les désirs émotionnels de l'enfant auxquels elle répond avec empathie, de manière analogique, sans doute, au concept de ‘préoccupation maternelle primaire’ de Winnicott (1965), qui caractérise la ‘mère ordinaire dévouée’. Dans ce contexte, la différenciation que fait Winnicott entre la mère-environnement qui procure une ‘relation au Moi’ (holding, tendresse, empathie) et la mère-objet envers laquelle les impulsions/pulsions du Ça sont dirigées, pourraient représenter une restitution ultérieure, du point de vue de la relation d'objet, de la division que Freud avait faite au tout début de ses travaux, entre les courants de l'amour tendre et de l'amour sensuel. Les communications comportementales Amae et amaeru peuvent se canaliser par des opérations défensives diverses telles que le refoulement, la régression et la régression partielle, l'annulation (rétroactive), la formation réactionnelle, le ‘secret mutuel’ ou même par une trajectoire de sublimation. Dans cette formulation de défense-adaptation également, la notion de ‘mutualité’ est impliquée dans amae du point de vue développemental, relationnel et transférentiel : le concept de l'infans et de la mère ajustés (« fitting together ») de Hartmann (1958) ; l'idée du « holding environment » de Winnicott (1965), ainsi que le concept « contenant/contenu » de Bion (1962), le concept des « objets-soi » de Kohut (1971) et « l'accordage affectif » de Stern (1985) pourraient s'appliquer. Les comportements Amae peuvent être opérationnels tout au long de la vie, à tout moment, lorsque les désirs et les besoins d'une personne entrent en collision avec les restrictions du surmoi culturelles. Il résulte de ce qui précède que les comportements et les attitudes amae ne peuvent pas uniquement être considérés comme étant représentatifs des besoins simples de dépendance. L'avantage est de le concevoir dans des permutations contextuelles complexes de pulsion/désir et d'une configuration de défenses. Cette vision complexe s'applique particulièrement aux interactions transférentielles. L'apparition d' amae dans la dyade clinique pourrait indiquer un transfert positif de confiance et d'honnêteté accrue par rapport au clinicien, pouvant être utile à l'alliance de travail. Doi (1989) présume en fait que quel que soit le motif conscient qui pousse le patient à rechercher un traitement psychanalytique, le motif inconscient sous-jacent est celui d' amae , et qu'avec le temps amae sera le noyau du transfert. Toutefois, les cliniciens doivent être conscients de la nature hiérarchique implicite du transfert, particulièrement dans la situation clinique japonaise (ou d'ailleurs dans n'importe quel cadre analytique), être sensible et en phase avec les communications non-verbales ou VI. CONCLUSION

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indirectes d' amae, autant positives que négatives, si elles sont considérées comme des besoins primaires, comme des aspirations instinctives, des processus de défense ou comme des configurations développementales dynamiques complexes de tout ce qui précède. De même, l'orientation collective des patients japonais ne peut pas simplement se comprendre en termes de manque de limites ou d'individuation, comme cela pourrait être simplement le cas dans la culture occidentale. Bien que nous devions la découverte du concept amae au contexte spécifique japonais, il peut s'entrevoir à des degrés différents dans les autres cultures. Dans un contexte psychologique collectif, son rapport au besoin particulier d'un individu de vivre, et d'appartenir, à un cadre collectif donné est complexe. Du point de vue développemental et clinique et bien que les échos des pratiques maternelles de « refueling » (‘se recharger en énergie’), de contenance et de ‘holding’ y sont perceptibles, la dynamique interactive interne d' amae se déploie tout au long du cycle de la vie de l'individu (Doi, 1989; Freeman, 1998). La contribution fondatrice de Doi sur amae gagne à être considérée du point de vue d'un concept japonais clinique et développemental à portée internationale, qui peut enrichir la maîtrise théorique et la sensibilité clinique au-delà des frontières géographiques, de la culture psychanalytique et des conditions individuelles. Akhtar, S and Kramer, S (1998). The Colors of Childhood: Separation Individuation across Cultural, Ratial and Ethnic Differences. Northvale, NJ: Jason Aronson. Akhtar, S, ed. (2009). Comprehensive Dictionary of Psychoanalysis. London: Karnak. Balint, M (1935/1965). Critical notes on the theory of pregenital organizations of the libido. In, Primary Love and Psycho-Analytic Technique . New York: Liveright Publishing. Balint, M (1936). The Final Goal of Psycho-Analytic Treatment. Int. J. Psycho-Anal., 17:206-216. Balint, M (1968). The Basic Fault: The Therapeutic Aspects of Regression. London, New York: Tavistock Publications. Benedict, R (1946). The Chrysanthemum and the Sword . Cambridge, Mass: The Riverside Press. Bethelard, F and Young-Bruehl, E (1998). Cherishment Culture. American Imago. 55: 521-542. RÉFÉRENCES

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Consultants Régionaux et Contributeurs

Amérique du Nord : Rédigé collaborativement par :Takayuki Kinugasa, M.D. et les membres de la Société psychanalytique du Japon ; Nobuko Meaders, LCSW ; Linda A. Mayers, PhD ; Eva D. Papiasvili, PhD, ABPP

Europe : Révisé par : Arne Jemstedt, MD, et les consultants européens

Amérique Latine : Révisé par Elias M. da Rocha Barros, Dipl. Psych., et les consultants latino- américains

Co-chaire de coordination interrégionale: Eva D. Papiasvili, PhD, ABPP

Assistance éditoriale anglaise supplémentaire : Jessi Suzuki, M.Sc.

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Traduction : Corinne O’Connor ; Edition : Caroline Williamson

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CADRE (LE CADRE PSYCHANALYTIQUE) Entrée tri-régionale Consultants interrégionaux : Joan Schachter (Europe), Jon Tabakin (Amérique du Nord), Thais Blucher (Amérique Latine) Co-chaire coordinateur : Arne Jemstedt (Europe)

I. DÉFINITION

Les conditions stables nécessaires pour effectuer l’investigation et la transformation des phénomènes psychiques, particulièrement ceux qui concernent l'inconscient, dans un environnement thérapeutique spécifique . Le concept du cadre psychanalytique a été implicite depuis le début du développement, par Freud, de la psychanalyse en une méthode de recherche et de traitement, comme ses articles sur la Technique le démontrent (1912, 1913). Bien que pour des raisons différentes, des modifications ont été apportées au cadre externe proposé par Freud (6 sessions par semaine, à la même heure chaque jour), le développement et l'élaboration du concept a eu lieu essentiellement en rapport aux significations inconscientes du cadre, pour l'analyste et le patient, en particulier en relation au travail thérapeutique avec des patients borderline, et difficiles à atteindre, et au cadre interne de l'analyste, autrement évoqué par le terme d'attitude analytique de l'analyste (Schafer 1993). Lorsqu'il est question du ‘cadre analytique’, il s'agit spécifiquement et exclusivement des conditions de travail nécessaires pour effectuer un processus analytique. D'autres traitements, tels que la psychothérapie psychanalytique, ont leur propre cadre, bien qu'ils utilisent certains éléments du cadre psychanalytique. Le cadre concerne aussi bien les conditions externes qu'internes. Les conditions externes sont définies dans un contexte de temps et d'espace, alors que les conditions internes concernent l'état d'esprit nécessaire pour réaliser le travail analytique, ce qui revient essentiellement à garder l'esprit ouvert : pour le patient, par la règle de l'association libre et pour l'analyste, par une attention flottante et une attitude neutre et abstinente. Bien que le cadre interne soit habituellement associé à l'analyste, il peut s'appliquer également au patient. Ce ‘cadre interne’ du patient peut ne pas être apparent au départ, mais il pourrait lui être nécessaire de se développer au cours du processus de consultation. En ce qui concerne le cadre externe, certains analystes qualifient plutôt le ‘contrat’ de ‘pacte’ entre l'analyste et le patient (Etchegoyen, 1991). Le patient et l'analyste ont des rôles, des attitudes et des activités analogues mais asymétriques, aussi bien dans le cadre externe qu'interne. Il est important de

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souligner que les deux aspects du cadre influencent l'un l'autre. Le patient devra accepter les conditions du cadre et être disposé à coopérer du mieux possible pour les accomplir. L'analyste devra également se conformer à ces mêmes conditions. Le cadre, dans les cas où le patient ne le respecte pas, rentrera dans l'analyse en y devenant un élément du processus analytique. Le patient, cependant, prête au cadre son propre point de vue, influencé par ses fantasmes inconscients qui nécessitent une interprétation de la part de l'analyste. L'analyse se doit également de prendre en compte toute observation que l'analyste pourrait faire de ses propres erreurs. (Rosenfeld 1987 ; Limentani 1966) Ferenczi revendiquait une plus grande élasticité technique ; pour lui, maintenir un cadre plus traditionnel dans le traitement de patients plus sérieusement malades pourrait compromettre l'évolution et la survie de la thérapie. Ferenczi (1928, 1955) a proposé l'idée de ‘tact’, selon lequel les analystes pourraient changer de technique selon les patients, afin de faciliter le progrès de l'analyse. Cela ne voulait cependant pas dire que les analystes seraient justifiés de faire tout ce qu'ils veulent dans leur cabinet de consultation. Ferenczi faisait la distinction entre la notion de tact analytique et celle de la gentillesse. Il a évoqué la seconde règle fondamentale de la psychanalyse , selon laquelle celui qui souhaite analyser doit lui même être analysé d'abord. Ferenczi pensait que de cette façon, les différences techniques entre les analystes pourraient disparaitre. José Bleger (1967), qui a probablement été le premier analyste à effectuer une étude systématique du cadre, à la suite de Gitelson (1952), a précisé que la situation analytique 6 7 représentait la totalité des phénomènes qui ont lieu dans la relation analyste-patient. Il a décliné cette situation comme ceci : Le processus : un phénomène qui peut être étudié, analysé et interprété et le cadre : un non-processus, dans le sens qu'il est composé de constantes dans lequel le processus peut évoluer. Selon Bleger, lorsque le patient rencontre la situation proposée par l'analyste — le cadre idéalement normal — les fantasmes inconscients, qui restent muets, sous- jacents, ne sont pas simples à détecter : ils ne deviennent apparents que lorsqu'une perturbation survient dans le cadre. Pour Bleger, le fantasme inconscient prédominant du patient est que le cadre est le lieu où son corps est en fusion avec le corps maternel primitif. Ainsi, il y aurait le cadre de l'analyste qui fonctionne comme le contenant du cadre ‘muet’ du patient, ce qui sous-entend ‘l'élément psychotique de la personnalité’. Par cela, Bleger signifie le moi primitif, indifférencié en raison des liens symbiotiques avec le corps de la mère. Meltzer (1967), sur la question de ce qu'il appelle « l'histoire naturelle du processus analytique, » (1967, p. 10) fait la distinction entre deux questions techniques. L'une concerne ce qu'il désigne ‘l’instauration progressive (gathering) du transfert’ ; l'autre, la ‘création du cadre’. Il distingue ces deux points, tout en

6 Ndt : développée dans l'article « Psychanalyse du cadre analytique », in : Crise, Rupture et dépassement, Dunod, 1979, pp. 255-285

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soulignant que quelque soit l'importance de l'interprétation et du développement de l’‘insight’ pour la ‘cure’, ce n'est pas le travail principal de l'analyste, pour ce qui est de constituer et maintenir le processus analytique. Selon Meltzer, c'est bien ce que la ‘création du cadre’ permet un travail constant dans lequel les processus de transfert de l'esprit du patient puissent trouver leur expression. La perspective de Bion, en ce qui concerne le cadre, rejoint Freud en ce que « la cure analytique doit, autant que possible, être conduite dans la privation », et que « l'analyste et l'analysant ne puissent perdre le sentiment de leur isolement au sein de la relation intime de l'analyse » (Bion, 1962, p. 15). La perspective de Bion sur l'espace analytique conjoint l'intimité et l'isolement. La création de ce cadre intime, quoiqu'abstinent, est nécessaire afin qu'une ambiance soit provoquée, dans laquelle la réalité au-delà des phénomènes, de ce qui est sans forme, ou ‘O’, puisse être vécu et puisse ‘devenir’, et non pas seulement être connu intellectuellement (1965, p. 153). Le cadre s'organise autour du concept de ‘transformations’ de Bion, où il serait possible de contribuer à ce qu'un sentiment de vérité émotionnelle absolue émerge (un changement de forme), souvent évoqué comme les parties non encore nées du moi qui naissent à la vie. Des articles récents concernant le cadre relient les aspects du cadre externe, en termes de temporalité et d'espace, au cadre interne de l'analyste, pour y développer comment le cadre peut représenter le niveau le plus primaire du ‘holding’ et de la présence maternels. Parmi ces articles concernant le cadre (setting)/cadre simple (frame) 8 , nombreux sont ceux qui rejoignent Bleger sur la question des significations inconscientes du cadre simple (frame), pour l'analyste et le patient, par l'usage du paradigme de contenant/contenu des relations d'objet de Bion et du concept de champ analytique de Baranger. (Barangers, 2008, Civitarese, 2008, Churcher, 2005, Green, 2006) II. LE CADRE EXTERNE L'espace : le divan . Freud a proposé les revendications suivantes : « il les invite [patients] à s'allonger de manière confortable sur un divan, alors que lui-même s'assoit sur une chaise placée derrière eux, en dehors de leur champ visuel. » (Freud 1904. SE:7. p. 250) 9 . Freud justifie cette suggestion de plusieurs manières. Raisons historiques : Dans les cas cliniques « Études sur l'hystérie », Freud avait remarqué que les patients auxquels il rendait visite s'allongeaient fréquemment sur un canapé ou 8 NdT : Le terme de « cadre » est généralement utilisé en français pour traduire deux différents termes auxquels la littérature en langue anglaise fait référence : le « setting », mais aussi le « frame ». Or en anglais l'usage courant du mot « frame » (cadre simple) se rapporte à un cadre de structure générale, un système, une forme ou constitution simple. Ainsi pour faciliter la lecture du présent article, nous proposons d'en clarifier le sens dans les deux langues. 9 Citation traduite pour cette édition

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divan, et qu'ils/elles préféraient rester dans cette position, surtout si ils/elles fermaient les yeux pour parler de leurs maux. Plus tard, il évoque un motif subjectif pour éviter la position en face-à-face : le sentiment de gène et de perte de liberté ressenti lorsque le patient observe l'analyste. Mais il donne d'autres raisons : « […] [le patient] se voit épargné de tout effort musculaire, toute impression sensorielle, capables de détourner leur attention de sa propre activité psychique » (Freud, 1904. SE:7. p. 250). Et pour l'analyste : « Puisque, pendant que j'écoute le patient, moi aussi, je m'abandonne au cours des pensées inconscientes, je ne souhaite pas que mes expressions de visage ne deviennent pour le patient prétexte à des interprétations ou qu'elles ne l'influence dans ce qu'il me dit. » (Freud, 1913 SE : 12. p. 134). Une centaine d'années plus tard, l'expérience accumulée nous permet de confirmer la validité de ces recommandations. L'utilisation du divan pour faciliter la concentration du patient sur son activité psychique permet implicitement la régression psychique, pour que l'expression des fantasmes inconscients et des conflits puissent émerger dans un réseau d'associations. Pour Winnicott (1954), le cadre analytique offre les conditions dans lesquelles les troubles du développement, qui émergent des échecs développementaux et des traumatismes, peuvent être exprimés, reçus et interprétés afin de leur faciliter la progression développementale. (Voir la partie plus loin sur le cadre et la régression ). Durée. Leur durée consiste en des sessions de 45 à 50 minutes ; d'une fréquence d'entre trois et cinq sessions par semaine. Bien que la durée du traitement total soit difficile à déterminer, puisqu'une période particulière sera nécessaire pour chaque patient, elles impliquent en général plusieurs années. Alors qu'une compréhension plus importante de la vie psychique s'est développée depuis, en particulier en ce qui concerne les niveaux primitifs et psychotiques de tous les patients, la durée de la psychanalyse s'est allongée. De nos jours, la fréquence des sessions est un problème polémique. Pour certains analystes, le nombre de sessions est sans importance, alors que pour d'autres, il l'est. Les premiers considèrent que ce qui est important sont les attitudes et la fonction analytique de l'analyste ou du ‘cadre interne’. D'autres analystes pensent que, dans le but de développer la fonction analytique et un cadre interne adapté pour un patient spécifique, une relation intense est nécessaire et une fréquence élevée de sessions un facteur essentiel. En outre, ils considèrent cela essentiel pour que le patient puisse explorer sa vie psychique par des associations libres sur les plus profonds niveaux et surtout pour la possibilité d’élaborer les interprétations de l'analyste. En ce qui concerne la fréquence des sessions, Freud disait : « Je travaille avec mes patients tous les jours, sauf le dimanche et les jours fériés, donc en règle générale, six jours par semaine 10 . Pour les cas légers, ou dans les cas de reprise d'un traitement déjà bien avancé, trois jours par semaine seront suffisants. Toute restriction de fréquence à celle-ci ne sera d'aucun avantage ni au docteur ni au patient […]. Dans les cas où le nombre d'heures de travail est moins fréquent, il existe un risque de ne pas être capable de suivre la cadence de la vraie vie du patient, et que le traitement

10 Citation traduite pour cette édition

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